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rouches animaux sont sensibles à de touchants accords, et tiennent plus de l'humanité que ce caur inflexible. A la voix de l'harmonie, cette reine aimable de l'air , les êtres les plus insensibles sont animés, les étres les plus tristes sont égayés, les êtres les plus féroces sont attendris; partout où elle passe, la nature s'embellit, le ciel se pare, les fleurs s'épanouissent : elle entre dans une solitude vaste , muette et désolée; bientôt par elle tout se réveille, l'affreux silence s'enfuit, tout vit, tout entend , tout prend une voix pour applaudir; sommets des collines, ruisseaux, vallons, antres des bois, tout répond à l'envi : l'air par ses doux frémissements, l'onde par son murmure, les oiseaux par leur ramage, les feuillages même par leur agitation harmonieuse; les zephyrs en prolongent le plaisir d'échos en échos, de rivages en rivages; Amphion touche la lyre: les montagnes s’animent, les pierres vivent, les marbres respirent, les rochers marchent, des tours s'élèvent, une ville vient d'éclore: je vois Thèbes.

Sur quel nouveau spectacle mes yeux sont-ils transportés ? ô crime! d'avares nochers vont précipiter dans les eaux un favori de Polymnie : cruels ! arrêtez! ah! du moins, avant sa chute

qu'il lui soit permis de prendre encore une fois sa lyre. Il la touche; à ses accents Amphitrite se calme, les aquilons s'envolent, les monstres des mers s'élèvent au-dessus des flots tempérés, et se rassemblent autour du vaisseau barbare : Arion en est précipité; un dauphin le reçoit, le porte au sein des vertes ondes, et le rend aux rives lesbiennes. C'est peu : l'empire de la terre et celui du trident ne suffisent point à la puissante harmonie; elle va porter ses conquêtes hors du monde même, et sur des plages inconnues au dieu du jour. Eurydice n'est plus : tendre époux et toujours amant, le chantre de la Thrace ose quitter les régions de la lumière; à la lueur du flambeau de l'amour il perce les profonds déserts du chaos; vivant il descend chez les morts; sa lyre triomphante va lui frayer des chemins que ni l'or, ni les armes , ni la beauté, n'ouvrirent jamais à des êtres animés : il marche intrépide; déjà il a pénétré aux brûlantes rives du Phlégéton, il passe; à sa suite la troupe ailée des Amours traverse l'onde noire: Orphée chante; à ses tendres accords l'éternelle nuit perd son horreur, l'éternel silence a cessé, l'éternel sommeil est interrompu; la mort retarde ses fureurs, un peuple d'ombres volui

geantes entoure le fils de Calliope ; les tourments du Tartare sont suspendus; Porphyrion, Sisyphe, Ixion, Tantale, éprouvent de plus doux moments; Tisiphone est désarmée, la Parque oisive, Mégėre attendrie; le monarque des mânes lui-même, tyran jusqu'alors inexorable, s'étonne de se trouver sensible; trois fois il résiste, trois fois il est fléchi.

Telles sont, messieurs, les images parlantes et les éloquentes allégories sous lesquelles la première antiquité se plaît à nous peindre la puissance de l'harmonie dès les temps héroïques. Mais, pour marcher plus sûrement à la vérité, levons, si vous voulez, cette écorce des fables , et ce voile de la fiction; en voici la réalité. Par ces arbres animés, par ces rochers émus, par ces monstres attendris, nous comprendrons, et il est vrai, que les premiers humains, se sentant encore du chaos, encore errants, sans lois, sans meurs, sans patrie, habitants enfin des antres sauvages, furent humanisés, attirés dans des murs, réunis sous des lois par les accords de quelques mortels déjà plus cultivés , qui, dans des chansons engageantes, leur vantaient la beauté de la vaison , les avantages de la société, les charmes de

l'ordre. Par ces tourments infernaux soulagés et suspendus, nous comprendrons , et il est vrai, que souvent l'harmonie enchanta les maux et suspendit la douleur 1. De plusieurs preuves incontestables de cette vérité, je ne veux que celle que nous offre cet insecte fameux et funeste aux champs de Tarente : mais ta puissance salutaire , harmonie charmante, fut toujours plus marquée encore sur les douleurs profondes de l'esprit; seule tu connais les chemins du cæur, seule tu sais endormir les chagrins importuns, assoupir les noirs soucis, éclaircir les nuages de la sombre mélancolie; seule, par la rapidité de tes sons, tu viens rendre au sang, trop lent dans ses canaux, une circulation plus agile, une fluidité plus facile aux esprits engourdis, un jeu plus libre aux organes appesantis. Que je sois plongé dans un morne silence et dans de léthargiques rêveries , où trouverai-je un charme à mes ennuis opiniâtres ? Sera-ce dans la raison; je l'appelle à mon secours; elle vient, elle m'a parlé; hélas ! je soupire encore : dans nos peines la raison elle-même est une peine nouvelle: on cesserait de souffrir si l'on cessait de penser,

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Sera-ce dans l'enjouement des conversations amusantes ? hélas! a-t-on la force de s'égayer avec autrui quand on est mal avec soi-même ? Sera - ce enfin dans vos pompeux écrits , philosophes altiers, stoïciens orgueilleux ? importuns consolateurs, fuyez ! en vain me prêcheriez-vous sous des termes fleuris une patience muette, une insensibilité superbe , une constance fastueuse; vertus de spéculation, philosophie trop chimérique, vous ne faites qu'effleurer la superficie de l'ame sans la pénétrer, sans la guérir. Suis-je donc percé du trait mortel ? les chagrins sont-ils invincibles ? non; vole dans mon cour, riante harmonie; une voix touchante vient frapper mon oreille, déjà le plaisir passe dans mes sens, des images plus gracieuses brillent à mon esprit, je me retrouve moimême, je suis consolé: ainsi, à la gloire de cet art, souvent mille raisonnements étudiés du pointilleux Sénèque valent moins pour distraire nos peines qu’une symphonie gracieuse du sublime Lulli.

Veut-on encore une preuve plus persuasive du pouvoir de l'harmonie, une de ces preuves de sentiment qui portent avec elles la conviction? qu'on parcoure avec moi la nature, qu'on l'examine,

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