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laissé à lui-même, s'il vogue sans pilote et sans boussole, sans phare et sans étoiles ! Il faut donc lui trouver un maître ingénieux, qui n'affecte point l'air de maître, qui n'en prenne jamais les tons altiers, qui, par des chemins détournés et couverts, vienne réformer ses idées sans révolter sa délicatesse; qui sache i'intéresser, lui présenter le devoir sous l'air du plaisir, le mener au vrai par des sentiers fleuris, et le tromper enfin au profit de sa raison. Telles étaient les vues politiques, les ressorts délicats et les égards ingénieux des sages dont j'ai parlé; or, ce Protée habile, ce maître aimable des mœurs, ils crurent l'avoir trouvé dans l'art chéri dont je vous offre l'image. Dès lors les prêtresses de l'harmonie chantèrent, sur le ton majestueux du mode dorique, le culte des dieux, les nobles sentiments, le respect des lois, l'amour de la patrie, le mépris de la mort, et l'immortalité : ainsi la leçon passa dans les ames à la faveur de l'agrément; le plaisir de l'oreille devint le maître du caur et de ses jeux; l'esprit remporta la connaissance du vrai et l'empreinte des vertus.

Ton but serait-il donc changé, héroïque barmonie? Pourquoi ne pourrais-tu plus sur les meurs ce que tu pouvais autrefois sur elles? Mais ce doute t'est injurieux; dans la licence même de nos jours, tu gardes encore tes droits souverains, tu viens répandre encore tes clartés, tu sais instruire et toucher : ici tu célèbres les vertus tranquilles du citoyen; là, les vertus éclatantes du héros; ici tu chantes l'innocence couronnée; là, le crime foudroyé; ici tu viens réveiller l'oisive indolence des grands endormis sur les roses ; jusque dans les bras de la molle volupté, tu viens leur apprendre des vérités qu'ils n'aiment point à lire; l'amour de tes agréments leur fait regagner ce que le dégoût de la lecture leur fait perdre d'instruction : ici tu attires l'impie dans les temples saints; oui, l'impie même; son oreille, fermée aux autres préceptes, peut encore s'ouvrir à tes sons pénétrants; là, tantôt par tes foudroyants accords troublant les airs effrayés, tu frappes, tu intimides, tu consternes le profanateur, tu lui peins un Dieu vivant, terrible, inévitable, qui descend la flamme à la main, porté sur les ailes des tempêtes, précédé des tonnerres exterminateurs, et suivi par l'ange de la mort. Dans les sons menaçants l'impie croit entendre la marche formidable de son juge, le bruit de son char de feu, la chute des torrents enflammés, l'horreur du noir abîme, l'ar

rét irrévocable; tantôt, par des symphonies plus douces et plus consolantes, tu suspends son effroi, tu lui rends la confiance, tu lui peins dans un nuage de fleurs le Dieu de la clémence prêt à pardonner si l'impie sait gémir, et, la cendre sur la tête, éteindre dans ses larmes les feux de l'éternelle vengeance. En dis-je trop, messieurs? N'avez-vous pas souvent éprouvé vous-mêmes les grands sentiments que l'harmonie sait produire dans les sanctuaires, et ce pouvoir qu'elle a sur les esprits et sur les moeurs ?

Doutera-t-on qu'elle sache éclairer, ennoblir, élever l'esprit? Ignore-t-on que les élèves de Zoroastre commençaient la journée par un concert harmonieux ? Ils voulaient par là préparer l'ame à contempler la vérité, persuadés que, par les mouvements doux et mesurés de la musique, l'ame, retirée en elle-même, entrait dans.cette égalité, dans ce silence des sens, et dans cet équilibre parfait, que demandent les spéculations épurées , et qu'ainsi affranchie des obstacles de la matière et de la chaîne des passions , elle s'élançait sur des ailes plus rapides au temple du vrai, au commerce des intelligences éthérées, à la confidence des dieux : ces mêmes sages terminaient la journée au

son des flûtes douces et des airs lydiens, pour ramener l'esprit égaré pendant le jour sur des objets étrangers, pour mieux l'apprêter aux faveurs du dieu des pavots, et pour appeler le paisible silence et les songes riants.

Doutera-t-on que la musique sache calmer les passions violentes ? Les annales de l'histoire et les fastes de la poésie nous montreront par elle la rage désarmée, la fureur fléchie, la sédition étouffée, la colère ralentie, l'audace réprimée, l'impétuosité d'Achille tempérée par la lyre; et les pages saintes nous peindront souvent le perfide Saül ramené des fougues infernales par les accords du jeune pasteur de Sion; attirée du ciel par l'harmonie, la paix descendait dans le cæur de ce prince jaloux. Est-il, messieurs, est-il aucune autre science profane si maîtresse des mours ? Car enfin, levons le bandeau du préjugé et de l'éducation, prenons des yeux un peu philosophiques ; éclairons-nous sur le vrai prix de ces sciences servilement adorées du peuple lettré: n'outrons rien, mais aussi osons ne rien taire, osons nous munir d'un sage pyrrhonisme; et, par une idolâtrie littéraire indigne du vrai goût, ne fléchissons point le genou devant ces vaines idoles, qui peut-être

ne doivent avoir des autels que chez la prévention crédule et le superstitieux vulgaire. Répondez donc, vous, leurs adorateurs scrupuleux; rendez compte de votre culte, parlez : que sert aux meurs la profane éloquence? Enchanteresse des sens, elle excite un bruit brillant dont l'oreille est flattée, mais que le vent emporte bientôt, et dont rien ne va jusqu'au caur; semblable à ces feux légers, à ces flammes volantes et dociles que l'art industrieux décrit dans les airs, feux qui, dans un même instant, naissent, brillent, et s'évanouissent : science spécieuse et trop stérile, qui donne à la république de plus opiniâtres parleurs, sans lui donner de meilleurs citoyens.

Que servent aux mœurs tous ces arts que nous devons à l'oisiveté des prêtres de l'Égypte, l’exacte géométrie, l'audacieuse astronomie, la profonde algèbre ? Tandis que l'esprit s'ensevelit dans les calculs, ou s'égare dans les cieux, ou s'abîme dans les sombres méditations, qu'en revient-il aux vertus? Sciences trop indifférentes, qui donnent tout à la spéculation, peu au sentiment, rien à l'homme.

Que sert aux mours l'étude de la grammaire et des langues, ou plutôt la science des syllabes ? Tandis qu'elle plonge la mémoire dans un chaos de

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