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RÉPONSE DE GRESSET,

Directeur de l'Académie française, au discours de

réception de M. SUARD, le 4 août 1974.

Monsieur,

Nous devons à vos travaux des fruits de la littérature étrangère ; l'Académie française, en vous adoptant, acquitte une dette de la littérature nationale. Vos premiers titres, consignés dans le Journal étranger et dans les Variétés littéraires, se sont étendus par la traduction de l'Histoire anglaise de Charles-Quint, traduction pleine d'ame, de force, d'élégance, et vantée par l'auteur même de l'ouvrage; hommage assez rarement rendu par l'amour-propre paternel.

Je m'arrêterais avec justice sur la manière heureuse dont vous avez fait parler la langue française aux écrivains des autres nations, sur les ouvrages que nous avons droit d'attendre de vous, sur ces qualités si précieuses dans le commerce de la vie, sur ce caractère sociable, le premier talent, le premier esprit pour le bonheur personnel, ainsi que pour celui des autres; caractère partout si desirable, et surtout dans la carrière des lettres ou l'on en donne inutilement des préceptes si l'on n'y joint l'exemple, la première des leçons; caractère que vous avez si bien prouvé par l'union de vos travaux avec ceux de l'amitié: enfin, instruit par l'unanime témoignage de ceux qui vous connaissent, je pourrais, monsieur, vous parler plus long-temps de vous-même, si je n'étais persuadé que les louanges en face sont presque toujours aussi embarrassantes pour celui qui les reçoit que pour celui qui les donne, et communément assez fastidieuses pour ceux qui les entendent.

L'éloge des morts est donc le seul que l'on pardonne! mais s'il faut, pour fonder la louange de ceux qui ne sont plus, des évènements bien avoués, des traits marqués, des détails bien connus, des opérations personnelles et dont on n'ait partagé la gloire avec personne, on ne peut qu'imparfaitement crayonner le mort illustre à qui l'Académie française rend ici les derniers honneurs. L'utilité de ses talents dans la carrière importante

qu'il a parcourue peut bien être indiquée ; mais les nuages impénétrables qui dérobent l'entrée, les routes et le terme de cette carrière ayant dû toujours couvrir toutes les marches, tous les services d'un homme consacré pendant toute sa vie aux secrets augustes de son maître et des autres souverains, ses talents politiques, ses travaux particuliers, ses succès personnels, tout reste sous le voile: quarante années de services ne laissent presque aucun point où l'on puisse le voir seul, le suivre, le célébrer. Dans tous les empires ce n'est tout au plus que dans les moments des traités, des alliances heureuses, de ces grandes époques, que la renommée ose quelquefois, bien ou malà-propos, mêler le nom des coopérateurs qui ont secondé par leurs veilles le ministre brillant dont le génie a été l'ame de ces grands événements. Un partage bien différent règle le sort du mérite véritable dans toutes les autres carrières de la célébrité, où quelques hommes rares s'élancent et planent au- dessus de la multitude; hommes de guerre supérieurs, magistrats éminents, écrivains créateurs, négociants distingués, tous ces disserents génies exposés à tous les regards, sont successivement appréciés par la vérité, et mis à leur rang par la voix publique; la lumière les environne, leurs preuves les accompagnent, chaque jour les juge et les couronne: il n'est que l'homme utile, attaché dans le second rang au ministère chargé du secret des puissances, il n'est que lui qui n'ait pas le droit de laisser parler ses services, ses titres à la reconnaissance publique quand il la mérite; la gloire, muette pour lui tandis qu'il respire, l'attend au tombeau, le nomme alors sans rien dévoiler de ce qu'il a fait; et son éloge, ainsi que celui de ses pareils , pour être rempli avec justesse, ne pourrait être bien fait que par des ministres, et bien jugé que par des souverains.

Réduits au silence sur ces objets, car les éloges doivent porter sur des faits , ou ne sont que des mots, plaçons du moins dans nos souvenirs de M. de la Ville, évêque de Tricomie, plaçons un fait qui appartient uniquement à sa gloire, un fait qui ne doit pas être oublié sur la tombe d'un prince de l'église: plusieurs cures dépendaient de l'abbaye qu'il avait en Picardie depuis bien des années; sachant combien l'instruction et les meurs des peuples tiennent essentiellement au choix que l'on fait des pasteurs du second ordre, éloigné de Ja province, ne pouvant connaître par lui-même les sujets dignes d'être placés à la tête de ses paroisses ; craignant avec raison que tant de petits protecteurs ennuyeux, qui écrivent sans fin, recommandent au hasard, et trompent sans scrupule, ne vinssent souvent lui arracher des graces injustes dont sa conscience aurait répondu ; toujours inspiré par son respect et son zèle pour la religion, il avait depuis long-temps remis les droits de toutes ses nominations au prélat d'immortelle mémoire qu'Amiens vient de perdre, l'ornement, le saint, l'ange de son siècle, et dont le nom chéri de toute la France, connu de toute l'Europe; dont le nom seul, que ma douleur m'empêche de prononcer, rappelle le modèle le plus parfait que l'humanité ait peut-être jamais offert de toutes les vertus de l'homme céleste et de toutes les graces de l'homme aimable 1.

Vous nous rendrez, Monsieur, l'esprit facile et toujours laborieux de votre prédécesseur; vos talents partageront les travaux de cette compagnie pour la conservation de la langue française.

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