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agacés, des nerfs crispés, du ton à rendre, un système vaporeux à débrouiller, des vibrations à remettre en mesure, de l'énergie à redonner aux solides, une balance égale aux liqueurs, du baume aux esprits, et surtout de l'harmonie aux parties discordantes du genre nerveux. Dans leur style, la fièvre, terme trop bourgeois, ne se nomme plus dans sa force qu'une grande fluctuation, et dans ses décroissements qu'une fin de tempête, une queue d'orage. Bien plus, les termes de brillant, de victorieux, de triomphant, sont transportés et abaissés sur des objets où vous ne les attendiez guère. On imaginerait que tous les matins ces parleurs agréables, ces docteurs ambrés, avant que de se mettre en route pour distribuer élégamment la mort ou la vie, préparent une certaine ration de termes doctement jolis, un choix de tournures fraiches , pour se varier , pour ne point parler aujourd'hui comme ils parlaient hier, et composent en chemin le bulletin du jour avant que d'avoir vu le malade. Eh! mes amis, soyez des consolateurs, et non des esprits ; on vous demande des secours et non des épigrammes ; ne faisons point pétiller les lampions du bel esprit sous le pâle flambeau de

III.

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l'agonie , et ne mettons point de pompons au sceptre de la mort.

Au risque, messieurs, de vous donner à me reprocher de trop longs détails, je ne puis me défendre de relever et d'offrir à vos remarques une absurde innovation du langage dans un genre bien important au bien public, l'éducation, cette base de l'honneur et de la force des empires, genre si négligé, où du changement des maurs suit une foule de termes nouveaux dont notre langue est maussadement bigarrée. Le nouvel abus dont je veux parler ne fait que de naitre, il est vrai; mais en le notant dès sa naissance , peut-être l'empèchera-t-on de s'étendre. Le temps n'est pas loin encore où l'on appelait les enfants de leur nom, quand après l'enfance on les habillait encore de l'habit français; aujourd'hui que la grande mode est de les déguiser, de les travestir au sortir de la lisière, de les mettre en petits pierrots , en petites colombines, en scaramouches, en matelois, en personnages bizarres, dont on leur fait prendre le ton , le maintien et les ridicules, que de charmants et sots petits noms on copie ou l'on invente pour les parer et les avilir! Ce n'est plus tel ou tel du nom de sa famille; on les appelle encore moins des noms sacrés qu'ils ont reçus de la religion; c'est Finette, c'est Pierrot , c'est Jenny, c'est Florine, c'est Michaut, c'est Laurette, c'est tout ce qui n'est pas eux, ou ce qui ne doit pas l'être : tels sont les titres que partagent et se disputent ces poupées chargées d'aigrettes, et ces automates panachés, qui sautillent sur les pelouses des jardins publics, que les gouvernantes cajolent, apprennent à se croire plus et mieux que les autres, à primer, et à se haïr à compte, en leur faisant disputer toutes les préférences, et en les habituant au sot et dangereux égoïsme; terme honteux et moderne encore, que l'amitié , qui nous quitte, et l'amour de la patrie, presque éteint dans beaucoup d'ames dégénérées et de cours desséchés et flétris, ont rendu malheureusement né. cessaire au langage de nos jours. De fort beaux et fort inutiles traités d'éducation plus ou moins neuve, à petits chapitres et à grands mots, sont là, j'en conviens , sur la cheminée de vos enfants, pour leur être expliqués par les bonnes, qui n'y comprennent rien, et qui ne leur ouvrent des livres que pour leur en montrer les images. Mais vous, qui croyez avoir tout fait quand vous avez masqué votre bel enfant de quelque joli nom de goût qui n'est pas le sien, de grace, rappelez-vous quelquefois que vous devez à la patrie des citoyens, des ames, et non des marionnettes élégamment organisées; songez que ce pauvre Michaut, ce petit prodige d'aujourd'hui, qui, moins prodige et mieux élevé, un jour aurait pu être un homme, grace à votre régime actuel, à quinze ou seize ans marchera bien, à la vérité, se présentera noblement, dansera sans doute comme les anges (car c'est ainsi que le nouveau langage, qui fatigue la terre, profane le nom du ciel même); sans doute cocher intrépide, debout dans un cabriolet, ne voyant que lui-même, et répandant également sur son passage l’effroi, l'admiration, et le rire de pitié, il saura fendre la presse, se faire détester des passants, et s'embarrasser moins des hommes que de son cheval anglais; mais songez aussi qu'avec tous ces petits talents supérieurs, votre élégant ne sera dans sa brillante carrière que monsieur le comte ou monsieur, le marquis honnetement bête, et sot avec distinction. Et cette pauvre petite Laurette si jolie, qui , mieux conduite, aurait un jour valu quelque chose, que sera-t-elle quand elle aura été obéie dans toutes ses fantaisies, flattée dans toutes ses humeurs, applaudie

dans ses bêtises, prônée à frais communs, toujours fêtée, toujours gâtée par les grands parents, leurs familiers, l'abbé de la maison, tous les sous-ordres complaisants, tous les bas valets ? sans doute cette brillante éducation donne les plus belles espérances qu'à quatorze ans Laurette sera par excellence la petite personne la plus impertinente, et qu'entrant ensuite dans le monde avec toutes les graces, toute l'élégance et tous les ridicules, elle sera, comme on peut l'attendre, une épouse vertueuse , une mère digne de ce nom cher et sacré, une femme raisonnable. Les noms bizarres supprimés, donnez (on sera de votre goût), donnez, si vous voulez, à vos enfants l'écharpe, la fraise, le panache blanc de la nation; mais sous ce livrée noble, sous ces couleurs de la patrie, sous cette parure galante et fière des temps de la franche et vertueuse chevalerie , ne façonnez plus des pantins d'un siècle frivole , ne les empoisonnez pas des mæurs amollies et dépravées qui vous environnent, et rougissez de préparer à la France une génération guinguette, mesquine, et fluette, de personnages faux, de colifichets, et d'histrions.

Je ne me serais point livré à ce long détail amené par des noms ridicules, si l'intérêt des mæurs

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