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publiques, si essentielles à former dès l'enfance, ne méritait, quand l'occasion naturelle d'en parler se présente, une attention plus sérieuse encore que l'intérêt de la langue à défendre, ses pertes à déplorer, et ses nuisibles acquisitions à proscrire.

Si les meurs commandent, si le langage obéit, quelle époque rendit jamais plus nécessaire la vigilance des conservateurs de la langue française ? que deviendraient sa clarté, sa force, sa noblesse, son harmonie? quel ridicule et honteux travestissement subirait la langue du bon sens, du sentiment, et de l'honneur, si malheureusement il pouvait arriver une époque où toutes les idées fussent arbitraires, où presque partout, au milieu des phosphores du petit bel esprit, des bons airs, et des jolis mots, la vérité, l'inaltérable vérité restât délaissée comme une triste étrangère qui ne sait point la langue du jour, et que personne ne remarque ?

A quel excès de délire, de bassesse et d'ignominie serait prostituée la langue française , s'il pouvait arriver un temps où le ton frivole et l'air agréable autorisant tout, faisant tout passer, la raison de tous les temps fût traitée de petitesse, le

bon esprit de simplicité, l'antique honneur de soitise bourgeoise; un temps où les ridicules même fussent devenus des graces, les vices des usages , les scandales de bons airs, l'impertinence un style, le bas esprit de l'intrigue un titre de génie, les perfidies des gentillesses , les noirceurs des plaisanteries; un temps enfin où l'on eût la douleur de rencontrer presque partout la méchanceté toujours basse, toujours active, la vile délation, l'affreuse calomnie, toutes les atrocités, toutes les horreurs, tous les poisons de l'envie et de la haine circulant dans le monde sous les vernis de l'agrément, environnés de guirlandes et cachés sous des roses ? S'il pouvait arriver ce temps malheureux, alors sans doute, comme il n'y aurait plus ni vrai ni faux, ni bien ni mal, que selon la fantaisie, selon le ton des sociétés, et que rien ne partant plus des principes, tout serait devenu arbitraire dans l'exposé des faits et dans les jugements des choses, le même jour donnerait au même objet l'empreinte de l'estime ou l'affiche du ridicule; le seul cachet de la vérité serait sans usage. Ce renversement, cette transposition de tous les titres, cette incertitude des réputations, cette confusion de toutes les idées, passant nécessairement dans la manière de les rendre, les expressions les plus claires ne signifieraient plus rien de décidé pour l'homme impartial, qui ne saurait plus que croire de ce qu'il entend, ni se démêler des gazes plus ou moins transparentes de la fausseté; et, s'il est perinis de mêler à ces tristes images un trait moins grave, qui tranchera le ridicule de la position où le nouveau langage mettrait l'homme raisonnable que je suppose, il ne serait pas mal pour lui que, dans ses différentes visites, il trouvât d'abord chez le suisse le bulletin du jour, et le signalement de la maitresse de la maison.

Alors donc la langue de la raison et de la décence, corrompue, avilie, profanée, et n'ayant plus à rendre que des idées fausses ou basses, serait condamnée à parer tout au plus de quelques ineptes gentillesses cette trivialité de langage qui gagnerait le peuple de tous les rangs; les moindres défauts de la langue seraient d'être devenue faible, incertaine, entortillée, énigmatique, maniérée. Pour n'offrir qu'un exemple au hasard de ce qui pourrait arriver en ce genre, dire tout simplement alors un honnête homme, cela serait presque passé de mode, soit qu'il fût trop bourgeois de l'ètre, ou trop plat de prononcer ce nom; mais, comme

par un reste de pudeur involontaire dont la déraison et le vice même ne peuvent se défaire on voudrait conserver une nuance de la dénomination antique, on entendrait dire partout d'un ton doucereux et faux : c'est un homme honnéte , une honnéte créature; et quelle honnêteté! des cæurs faux, des amis perfides, de bas protégés, des valets de tous les ordres, des hommes tarés, des femmes affichées, tout ce monde charmant, affreux, voilà donc ce que l'on entendrait nommer partout de très-honnêtes créatures!

Alors enfin, si cette honteuse époque pouvait arriver... si l'on y touchait... si même... Au reste, dans toutes les suppositions, cette bassesse de meurs, ce comble de la déraison , cette absurde métamorphose des idées, ce vil travestissement du langage, n'étendraient point leur extravagance et leur opprobre sur le corps de la nation; le seul mal serait qu'au milieu d'une nation vertueuse, franche, généreuse, aimable, et dans laquelle tous ces caractères français se perpétuent sans altération, il existe et circule une foule d'ètres manqués, gens sans principes, sans caractère, et indigues du nom de leur patrie, peuple mélangé de bas intrigants, d'ames viles et noires, d'insectes dorés, de chenilles et d'espèces n'ayant que l'intérêt pour esprit, la fausseté pour langage, et la soif de l'or pour existence. A ce malheur trop réel se joindrait le triste ridicule de tout cel autre petit peuple pomponné, moitié en toupels à la grecque et moitié à plumes flottantes, tumultueux essaim de freluquets lourds et de suffisantes péronnelles; peuple prétendu charmant, jouant l'esprit sans avoir le sens commun, chantant faux par les chemins, imaginant partout donner le ton qui n'est pris que par les vieux enfants, croyant faire l'ornement et le bonheur de la terre dont il n'est que le fardeau et l'ennui, préférant les bons airs aux bonnes meurs, affichant l'indécence, voué à la fausseté, et n'ayant d'ailleurs pour bourdonner tout le jour que quelques vagues expressions toujours les mêmes, quelques petites tournures répétées, comme les serineltes n'ont pour tout mérite qu'un très - petit nombre d'airs, qui peuvent plaire un instant, mais qui ennuient à la reprise.

Quoi qu'il en soit, protestons, du moins par goût et par devoir, protestons sous les voûtes de ce palais, au nom de la langue française, contre toute violation de sa pureté, toute dégradation de sa noblesse, et toute métamorphose de sa parure

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