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Tu répands sur ses yeux tes songes favoris,

Écartant ces songes funèbres

Qui, parmi l'effroi des ténèbres,
Vont réveiller les grands sous les riches lambris.

C'est pour ce bonheur légitime

Que le modeste Abdolonyme
N’acceptait qu'à regret le sceptre de Sidon;

Plus libre dans un sort champêtre,

Et plus heureux qu'il ne sut l'être Sur le trône éclatant des aïeux de Didon.

C'est par ces vertus pacifiques,

Par ces plaisirs philosophiques,
Que tu sais, cher R***, remplir d’utiles jours

Dans ce Tivoli solitaire,

Où le Cher de son onde claire Vient à l'aimable Loire associer le cours.

Fidèle à ce sage système,

Là, dans l'étude de toi-même, Chaque soleil te voit occuper tes loisirs :

Dans le brillant fracas du monde,

Ton nom , ta probité profonde T'eût donné plus d'éclat, mais moins de vrais plaisirs.

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Plaisirs brillants, troublez les villes ; Plaisirs champêtres et tranquilles, Seuls vous êtes les vrais plaisirs.

Mais pourquoi ce triste silence ?
Ces lieux charmants sont-ils déserts ?
Quelle fatale violence
En éloigne les doux concerts ?
Sur ces gazons et sous ces hêtres,
D'une troupe d'amants champêtres
Que n'entends-je les libres airs?

Quel son me frappe ? une voix tendre
Sort de ces bocages secrets,
On soupire : pour mieux entendre,
Entrons sous ces ombrages frais.
J'y vois une nymphe affligée;
Sa beauté languit négligée,
Et sa couronne est un cyprès.

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Des pleurs coulent; sa belle bouche
M'en apprend la cause en ces mots :

D’Euterpe tu reçois les larmes :
Je vais quitter ces beaux vergers;
Aux champs français perdant mes charmes,
Je fuis sur des bords étrangers.
Tu n'entends point dans ces prairies
Les chants vantés des bergeries;
C'est qu'il n'est plus de vrais bergers.

Dès qu'une frivole harmonie,
Asservissant mes libres sons,
Eut de la moderne: Ausonie
Banni mes premières chansons,
De ces plaines dégénérées,
France, je vins dans tes contrées :
J'espérais mieux de tes leçons.

Alcidor 2 sut calmer ma peine

1 On reproche les concetti et les pensées trop recherchées aux bergers italiens de Guarini, de Bonarelli , du cavalier Marini , etc.

2 Acteur des Bergeries de M. le marquis de Racan, né en Touraine.

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Par ses airs naïfs et touchants;
Galantes nymphes de Touraine, se
Il charmait vos aimables champs :
Mourant, il laissa sa musette
Au jeune amant de Timarète 1,
Dont l'Orne admira les doux chants.

Mais quand le paisible Élysée
Posséda Racan et Segrais,
Lorsque leur flûte fut brisée,
L’Idylle perdit ses attraits:
A peine la muse fleurie
D'un nouveau berger de Neustrie 2
En sauva-t-elle quelques traits.

Bientôt Flore vit disparaître
Cette heureuse naïveté
Qui de mon empire champêtre
Faisait la première beauté:
N'entendant plus aucun Tityre,
N'ayant rien d'aimable à redire,
L'écho se tut épouvanté.

1 Bergère des Idylles de M. de Segrais , né à Caen. 2 M. de Fontenelle.

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