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Le Serpent du Sénégal, ou Vélose et Almandès.

AUX bords du Sénégal, quel monstrueux Serpent Etale de son corps le volume rampant ! Alongé sur la terre, il la couvre : sa tête S'ombrage des replis d'une sanglante crête, Et d'écume, après lui, laissant un long sillon, Sa langue à coups pressés darde un triple aiguillon. Sous les traits de ce monstre informe, horrible, immense, Que du midi fougueux irritait l'inclémence, Vélose, né pasteur dans les champs lusitains, Et son fils Almandès, finirent leurs destins. A l'appât des trésors qu'un espoir chimérique Etalait à leurs yeux sous le ciel de l'Afrique, Ils avaient abordé, conduits par les Zéphirs, Le rivage lointain, si eher à leurs désirs. Un jour, en un désert, tous deux à l'aventure Erraient ; Mais le midi tourmentait la nature, Et sur le front noirci du couple voyageur, Dardait ses javelots armés d'un fer vengeur. Hors d'haleine vaincus de sa brûlante rage, Ils s'arrêtent enfin, et sous un vaste ombrage, Attendent que des cieux le globe moins ardent Précipite son cours vers l'humide Occident. Couchés sur le gazon, Almandès et son père Se livraient à l'espoir d'un voyage prospèrc ; L'un et l'autre buvaient l'oubli de leurs travaux, Et sur eux le sommeil distillait ses pavots.

Bientôt de la forêt perçant le long silence,
| Un horrible Dragon glisse, siffle, s'élance ;
Il se dresse, et déjà le rampant ennemi
Serre de vingt liens le jeune homme endormi.
Almandès, juste ciel ! Almandès sent à peine
Les cercles redoublés dont le Dragon l'euchaîne,
| Que d'affreux hurlemens sa voix remplit les airs,
| Et fait au loin mugir l'écho de ces déserts,
Le père. quel objet pour le regard d'un père !
S'éveille, et dans les nœuds d'une immense vipère
Voit le corps de son fils, de mille conps ouvert,
Tout dégouttant d'écume, et de sang tout couvert.
D'un glaive étincelant il arme sa tendresse,
Et tandis que le fer sur le monstre se dresse,
Le monstre, plus agile et plus impétueux,
Dénouant de son corps le réseau tortueux,
Abandonne le fils, vole au père, et l'enferme
Dans les nombreux anneaux d'une chaîne plus ferme.
En vain du malheureux les bras emprisonnés
S'efforcent de briser leurs nœuds empoisonnés,

Le monstre, redoublant sa rage et ses morsures,
Le trempe de veniu, le couvre de blessures,
Le déchire, l'étouffe, et de sang enivré,
Le renverse mourant sur le fils expiré.

Roucher. Poëme des mois.

Songe de Thyeste.

SAUVEZ-MOI, par pitié, de ces bords dangereux :
Du soleil à regret j'y revois la luinière ;
Malgré moi le sommeil y ferme ma paupière.
De mes ennuis secrets rien n'arrête le cours :
Tout à de tristes nuits joint de plus tristes jours.
Une voix, dont en vain je eherche à me défendre,
Jusqu'au fond de mon cœur semble se faire entendrc :
J'en suis épouvanté. Les songes de la nuit
Ne se dissipent point par le jour qui les suit :
Malgré ma fermeté, d'infortunés présages
Asservissent mon âme à ces vaines images.
Cette nuit même encor, j'ai senti dans mon cœur
Tout ce que peut un songe inspirer de terreur.
Près de ces noirs détours que la rive infernale
Forme à replis divers dans cette île fatale,
J'ai cru long-temps errer parmi des cris affreux
Que des mânes plaintifs poussaient jusques aux cieux.
Parmi ces tristes voix, sur ce rivage sombre,
J'ai cru d'AErope en pleurs entendre gémir l'ombre ;
Bien plus, j'ai cru la voir s'avancer jusqu'à moi,
Mais dans un appareil qui me glaçait d'effroi.
* Quoi ! tu peux t'arrêter dans ce séjour funeste !
* Suis-moi, m'a-t-elle dit, infortuné 'l'hyeste.''
Le Spectre, à la lueur d'un triste et noir flambeau,
A ces mots m'a traîné jusques sur son tombeau.
J'ai frémi d'y trouver le redoutable Atrée,
Le geste menaçant et la vue égarée,
Plus terrible pour moi, dans ces cruels momens,
Que le tombeau, le spectre et ses gémissemens.
J'ai cru voir le barbare entouré de Furies :
Un glaive encor fumant armait ses mains impies ;
Et, sans être attendri de ses cris douloureux,
Il semblait dans son sang plonger un malheureux.
AErope à cet aspect, plaintive et désolée,
De ses lambeaux sanglans à mes yeux s'est voilée.
Alors j'ai fait, pour fuir, des efforts impuissans ;
L'horreur a suspendu l'usage de mes sens :
A mille affreux objets l'âme entière livrée,
Ma frayeur m'a jeté sans force aux pieds d'Atrée.

Le cruel d'une main semblait m'ouvrir le flanc,
Et de l'autre à long traits m'abreuver de mon sang.
Le flambeau s'est éteint, l'ombre a percé la terre,
Et le songe a fini par un coup de tonnerre.

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Contagion à la suite d'une Eruption du Vésuve. g p

DE l'air en même temps la maligne influence,
D'un mal contagieux répand la violence.
Une fréquente toux. de longs étouffemens
Sont du premier accès les signes alarmans.
Dès la seconde aurore une brûlante haleine,
Des poumons embrasés ne s'échappe qu'à peine.
La toux du corps entier fait crier les ressorts,
Et l'humeur. sans sortir, résiste à ses efforts.
Un feu séditieux étincelle au visage.
Le pouls, du sang à peine, annonce le passage.
La plus légère étoffe est un pesant fardeau.
Une barre d'acier traverse le cerveau.
La voix est étouffée; un poids insupportable
Pèse sur la poitrine, et l'oppresse et l'accable,
Après la triste nuit qu'allonge la douleur,
La langue se noircit, le teint perd sa couleur.
Le médecin troublé, sur les membres livides,
Sent du fatal moment les frissons homicides.
Le délire survient : le malade aux abois,
De son épouse en pleurs ne connaît plus la voix.
Son esprit égaré que la fièvre tourmente,
Se croit seul au sommet d'une montagne ardente,
Suspendu sur un gouffre, et frémit de terreur,
En mesurant des yeux l'immense profondeur.
Quelquefois du volcan il voit crouler la cime,
Et se sent avèc elle entraîné dans l'abîme :
La terre quelquefois s'élève sous ses pas, -
Tremble, s'ouvre et vomit la foudre avec fracas.
A ce transport succède une stupeur mortelle.
Son sang glacé s'arrête, et sa faible prunelle
Sous les doigts du trépas se fermant sans retour,
Il meurt avant la fin du quatrième jour.

R. R. Castel, les Plantes, chant III.

A

L'Epizootie.

Là, l'automne exhalant tous les feux de l'été,
De l'air qu'on respirait souilla la pureté.
Empoisonna les lacs, infecta les herbages,
Fit mourir les troupeaux et les monstres sauvages.

Mais quelle affreuse mort ! d'abord des feux brûlans
Couraient de veine en veine, et desséchaient leurs flancs ;
Tout à coup aux accès de cette fièvre ardente
Se joignait le poison d'une liqueur mordante,
Qui, dans leur sein livide épanchée à grands flots,
Calcinait lentement et dévorait leurs os.
Quelquefois aux autels la victime tremblante
Des prêtres en tombant prévient la main trop lente ;
Ou, si d'un coup plus prompt le ministre l'atteint,
D'un sang noir et brûlé le fer à peine est teint :
On n'ose interroger ses fibres corrompues,
Et les fêtes des Dieux restent interrompues.
Tout meurt dans le bercail ; dans les champs tout périt ;
L'agneau tombe en suçant le lait qui le nourrit ;
La génisse languit dans un vert pâturage ;
Le chien si caressant expire dans la rage ;
Et d'un horrible toux les accès violens
Etouffent l'animal qui s'engraisse de glands.

Le coursier, l'œil éteint et l'oreille baissée,
Distillant lentement une sueur glacée,
Languit, chancèlle, tombe, et se débat en vain :
Sa peau rude se sèche, et résiste à la main ;
Il néglige les eaux, renonce au pâturage,
Et sent s'évanouir son superbe courage.

Tels sont de ses tourmens les préludes affreux :
Mais si le mal accroît ses accès douloureux,
Alors son œil s'enflamme ; il gémit ; son haleine
De ses flancs palpitans ne s'échappe qu'à peine ;
Sa narine à longs slots vomit un sang grossier,
Et sa langue épaissie assiège son gosier.

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ez-vous le taureau, fumant sous l'aiguillon,
D'iin sang mêlé d'écume inonder son sillon ?
Il meurt : l'autre, affligé de la mort de son frère,
Regagne tristement l'étable solitaire ;
Sou maître l'accompagne, accablé de regrets,
Et laisse en soupirant ses travaux imparfaits.

Le doux tapis des prés, l'asyle d'un bois sombre,

La fraîcheur du matin jointe à celle de l'ombre,
Le cristal d'un ruisseau qui rajeunit les prés,
Et roule une eau d'argent sur des sables dorés,
Rien ne peut des troupeaux ranimer la faiblesse :
Leurs flancs sont décharnés ; une morne tristesse
De leurs stupides yeux éteint le mouvement,
Et leur front affaissé tombe languissamment.

Hélas ! que leur servit de sillonner nos plaines, De nous donner leur lait, de nous céder leurs laines ? #

Pourtant nos mets flatteurs, nos perfides boissons
N'ont jamais dans leur sang fait couler leurs poisons :
Leurs mets, c'est l'herbe tendre et la fraîche verdure ;
Leur boisson, l'eau d'un fleuve ou d'une source pure ;
Sur un lit de gazon ils trouvent le sommeil,
Et jamais les soucis n'ont hâté lenr réveil.
Le loup même oubliait ses ruses sanguinaires ;
Le cerf parmi les chiens errait près des chaumières ;
Le timide chevreuil ne songeait plus à fuir,
Et le daim si léger s'étonnait de languir.
La mer ne sauve pas ses monstres du ravage ;
Leurs cadavres épars flottent sur le rivage ;
Les phoques, désertant ces gouffres infectés,
Dans les fleuves surpris courent épouvantés ;
Le serpent cherche en vain le creux de ses murailles ;
L'hydre étonnée expire en dressant ses écailles ;
L'oiseau même est atteint, et des traits du trépas
Le vol le plus léger ne le garantit pas.

Vainement les bergers changent de pâturage ;
L'art vaincu cède au mal ou redouble sa rage :
Tisiphone, sortant du gouffre des enfers,
Epouvante la terre, empoisonne les airs,
Et sur les corps pressés d'une foule mourante
Lève de jour en jour sa tête dévorante.
Des troupeaux expirans les lamentables voix
Font gémir les coteaux, les rivages, les bois ;
Ils comblent le bercail, s'entassent dans les plaines ;
Dans la terre avec eux on enfouit leurs laines :
En vain l'onde et le feu pénétraient leur toison,
Rien n'en pouvait domter l'invincible poison ;
Et malheur au mortel qui, bravant leurs souillures,
Eût osé revêtir ces dépouilles impures !
Soudain son corps, baigné par d'immondes humeurs,
Se couvrait tout entier de brûlantes tumeurs
Son corps se desséchait, et ses chairs enflammées
Par d'invisibles feux périssaient consumées.

Delille. traduction des Géorgiques, ch 3.

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