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étoient venus en Géorgie avec un grand nombre de leurs compatriotes, comme Ies Mamigonéans en Arménie; de sorte qu'il ne seroit Pas étonnant de retrouver, dans l'arménien et dans le géorgien , quelques mots Chinois. Quoi qu'il en soit de la vérité des détails rapportés par larchevêque de Siounie et par les auteurs que Vakhtang a consultés, il n'en est pas moins certain que les Géorgiens placent avant la conquête de l'Asie par Alexandre, leur arrivée en Géorgie ; aussi voit-on que, selon eux, les descendans de ces émigrés résistèrent à ce conquérant, ou plutôt aux armées qu'il envoya dans le Caucase. Une telle antiquité paroit, au premier abord, fort difficile à croire : il est certain, malgré cela, par le témoignage de Moyse de Khoren, que les Arméniens connurent le Djénasdan avant l'arrivée des Mamigonéans , et qu'iI y avoit déjà alors des Chinois établis en Arménie.Selon cet historien, sous le règne de Tigrane VI, qui occupa le trône d'Arménie depuis l'an 142 de J. C. jusqu'en l'an 178, on plaça dans la Gordyène, ou l'Arménie Curde, pour la défense du pays, diverses peuplades d'origine étrangère, parmi lesquelles étoient des Chinois, et on en forma plusieurs petites préfectures (1). Ces Chinois vinrent sans doute en Arménie par une cause semblable à celle qui y amena un peu plus tard les Mamigonéans : il n'y a donc Pas de raison plausible qui puisse nous empêcher de croire que les Orpélians aient pu venir quelques siècles avant s'établir à-peu-près dans les mêmes régions, et de la même façon. Les Chinois eux-mêmes font mention, dans leurs livres, de colonies sorties par diverses causes de leurs pays, et qui sont allées s'établir à de fort grandes distances. Les

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historiens de la dynastie des Thang, qui cessa de régner en
l'an 9o8 de J. C., font particulièrement mention d'une colo-
nie composée de Chinois, emmenée par les Turks et établie
dans la Transoxane, sur les bords du Syhoun, à une petite
distance de la ville d'Asfidjab (1 ), et dont les descendans
avoient conservé, long-temps après leur établissement, les
mœurs et la langue de leur patrie. Il est fort probable qu'une
étude approfondie des écrivains Chinois nous feroit connoître
d'autres colonies sorties de la Chine, et établies à diverses
époques dans l'occident.
La seule raison valable qui puisse empêcher de croire que
l'établissement des Orpélians en Géorgie soit antérieur à la
conquête d'Alexandre, c'est que le nom de Chine n'existoit
point à cette époque. Nous allons examiner si elle est sondée;
car, quelque opinion que nous adoptions sur l'antiquité des
Orpélians, il faut qu'ils soient venus de la Chine dans un
temps où elle portoit ce nom ou un à-peu-près semblable :
car, ainsi que les Mamigonéans, ils ont toujours été appelés
Chinois dans leur nouvelle patrIe , et on les nomme encore
ainsi dans la Géorgie. Le nom de Chine, diversement pro-
noncé par les Orientaux, tire son origine de la Chine eIle-
même , et il fut pendant long-temps la seule dénomination
que les indigènes employassent pour désigner leur patrie. On
sait que les Chinois ont la coutume de donner à leur empire
le nom de la dynastie régnante ; quelquefois ils se servent
concurremment de celui d'une ancienne dynastie célèbre ,

(1) Les Chinois appellent cette ville Pe-choui, ce qui signifie en leur langue eau blanche, et doit être la traduction du nom d'Asfidjab, -l<à.l, dérivé des mots Persans o a.l asfid, ou ó à.l

afidz, blanc, et « l ab, eau. COInllle

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tomme, par exemple, de celui de la race des Han, qu'on emploie souvent de préférence à celui des Thsing, qui occupent maintenant le trône. Le nom de Chine / Thsin / vient aussi de celui dune ancienne dynastie, et s'est perpétué de la même façon. II fut mis en usage pour la première fois sous les Thsin, qui montèrent sur le trône de la Chine après l'époque de la mort dAlexandre, et régnèrent depuis l'an 249 jusqu'en l'an 2o6 avant J. C. Leur race fut la quatrième des dynasties impériales, et sa durée, comme on vient de le voir, fut très-courte. Comment son nom a-t-il pu prévaloir sur celui des autres dynasties chez les étrangers ! C'est ce que nous allons expliquer. Quand les princes de cette race montèrent sur le trône impérial, ils possédoient déjà un royaume puissant, qui s'étoit formé par la destruction successive de plusieurs autres états ; et en réunissant tout l'empire sous un seul joug et sous un seul nom, ils firent cesser une anarchie qui subsistoit depuis plusieurs siècles. Ces raisons expliquent suffisamment pourquoi, malgré le peu de temps de sa durée impériale, le nom de cette dynastie put se répandre au loin et se perpétuer sous la suivante, qui hérita de tous les pays qu'elle avoit réunis pour la première fois sous la même dénomination. Les Chinois n'ont pas manqué de remarquer que le nom des Thsin est resté en usage chez les Barbares pour désigner la Chine : ils en citent plusieurs exemples, dont voici certainement l'un des Plus curieux. Ce fut sous les Han que les Chinois connurent pour la première fois l'empire Romain. Comme c'étoit le seul pays de l'univers que, par son étendue, sa puissance et sa civilisation, l'on pût comparer à la Chine, ses Barbares de la haute Asie, imités en cela par les Chinois euxmêmes, lui donnèrent le nom de Ta-thsin, c'est-à-dire Grand

Thsin, à cause de sa ressemblance avec la Chine, comme Tome II. D

l'attestent les annales de l'empire. Après la destruction complète de la dynastie des Han, il s'éleva une nouvelle famille qui occupa le trône depuis l'an 264 de J. C. jusqu'en l'an 42o, dont le nom put contribuer à perpétuer celui qu'on donnoit déjà à la Chine, parce qu'on l'appeloit aussi Thsin ; mais ce nom s'écrivoit avec un caractère différent. Si, comme les traditions Géorgiennes l'attestent, les Orpélians viennent d'un pays appelé Djen, et si c'est pour cette raison qu'ils ont toujours été nommés Chinois, on voit qu'il est difficile de faire concorder tout cela avec l'époque que nous avons assignée à leur arrivée en Géorgie. Cependant nous ne pouvons guère la révoquer en doute. Plusieurs passages de l'histoire des Orpélians parlent de l'antiquité de leur émigration : on en trouve un entre autres fort important sous ce rapport, car il atteste que, long-temps après leur arrivée en Géorgie, sous le règne de Pharnabaze, premier roi de ce pays, leur puissance s'accrut considérablement (1) ; et nous pensons qu'on ne peut placer la fondation de ce royaume moins de deux siècles avant notre ère. Nous sommes donc, de toute nécessité, forcés de fixer cet autre événement à une époque bien plus ancienne, et d'admettre que l'usage du nom de Thsin ou de Chine, quelle que soit sa prononciation, remonte à un temps antérieur à celui de l'établissement de la dynastie Thsin sur le trône impérial. L'usage de la dénomination de Thsin dateroit à la rigueur de l'an 249 avant J. C : cependant Ératosthène fait déjà mention des Thina , eivas (2), qui, d'après tout ce que nous avons dit, sont les mêmes que les Chinois. Comme cet écrivain vécut depuis

(1) Voyez ci-après, Histoire des Orpélians, chap. 1."
(2) Apud Strabon. lib. I , p. 65, et lib. II, p. 68 et 6g.

lan 276 avant J. C. jusqu'en l'an 196 aussi avant J. C., iI faudroit supposer qu'il auroit connu le nom de Thsin presque aussitôt qu'il auroit eu cours, en admettant, ce qui au reste est assez vraisemblable , qu'il composa ses ouvrages géographiques dans la dernière partie de sa vie. Nous remarquerons aussi que ce géographe est le seul étranger qui ait prononcé, avec l'articulation convenable, la consonne initiale de Thsin. Toutefois il est difficile de croire que, si le nom de la dynastie Thsin n'avoit pas été fort répandu avant son élévation, il eût pu être connu presque aussitôt jusqu'à Alexandrie. Il n'en fut pas ainsi : le nom des Thsin subsistoit depuis longtemps lors de leur inauguration au trône impérial. Nous avons déjà remarqué que, quand cette famille devint seule maîtresse de l'empire, elle existoit depuis plusieurs siècles, et qu'elle avoit réuni la plus grande partie de la Chine sous ses lois. Comme elle possédoit toutes les provinces occidentales de la Chine, son nom particulier, qui étoit déjà célèbre, avoit pu se répandre dès long-temps chez les nations Scythiques, avec lesquelles elle devoit nécessairement avoir des rapports. II est fort probable que l'histoire particulière de cette dynastie nous fourniroit les moyens d'expliquer, d'une manière satisfaisante, ce que l'origine des Orpélians présente d'obscur; et, en nous faisant connoître les fugitifs qui vinrent en Géorgie, elle nous prouveroit par cela même que l'usage du nom de Thsin est plus ancien que l'élévation des rois de cette race à l'empire, ce que nous croyons au reste avoir suffisamment démontré. L'historien des Orpélians nous apprend que les chefs de cette famille firent le tour de la mer Caspienne pour venir en Géorgie, et qu'ils y entrèrent par le défilé situé au milieu o la chaîne Caucasienne, que les Géorgiens nomment Porte

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