Les victoires d'Alexandre, sans opprimer la Grèce, changèrent sa destinée : le dieu des arts sembla quitter Athènes pour Alexandrie, fondée sous les auspices de la puissance et de la gloire. Il est vrai que, suivaut la marche ordinaire de l'esprit humain, peu de temps après Théocrite et Callimaque, on vit succéder aux illusions de la poésie, aux merveilles d'une philosophie éloquente, les calculs des sciences exactes et les abstractions du raisonnement; mais l'école Platonique, plus durable que tant d'autres sectes nées des entretiens de Socrate, se perpétua bien au-delà des Ptolémées. Ils la protégèrent comme toutes les nobles études , instrumens de leur politique ; ils ouvrirent un asile à tous les sages persécutés. Pour enrichir leur célèbre bibliothèque, on traduisit en grec les livres sacrés des Hébreux (1) : quelle nouvelle carrière allait s'offrir à la croyance, aux parallèles, aux disputes ! Déjà même les malheurs dont la Grèce fut accablée sous la plupart des héritiers du conquérant, avaient emporté les esprits loin de la route tracée par la sagesse antique, pour les précipiter dans ces conjectures et ces incertitudes qui accompagnent les grandes catastrophes. Aussi la première Académie, continuée par Speusippe, , neveu du fondateur, honorée par Xénocrate qui avait toutes les qualités de son maître, excepté les grâces, et soutenue quelque temps encore par les leçons de Polémon, de Cratès et de Crantbr, avait bientôt fait place à une autre philosophie, amie du scepticisme. Athènes avait donné l'exemple aux Eclectiques d'Alexandrie. Arcesilas, de Pitane en Eolide , auteur de la moyenne Académie, (1) M. Champollion-Figeac , Annales des Lagides, t. II, p. 22, nous permet de choisir entre les deux époques assignées à la version des Septante, 283, ou 274 avant l'ère vulgaire. avait exagéré le doute de Socrate et même celui de Pyrrhon : l'un et l'autre disaient, Je ne sais rien; Arcesilas vint et dit, Je ne puis méme savoir que je ne sais rien (1). Lacyde, son disciple et son successeur, était de Cyrène, patrie d'Aristippe. Les travaux de la pensée, les hautes spéculations du génie se multipliaient alors sur cette côte d'Afrique, aujourd'hui sauvage et barbare. Carneade, originaire de la même ville , si voisine d'Alexandrie, et Asdrubal ou Clitomaque, de Carthage, se rapprochent enfin de la doctrine primitive, et admettent au moins le probabilisme que repoussait Arcesilas. C'était le temps des guerres Puniques. Les Romains n'avaient pas encore entendu de philosophe. L'éloquence de Carnéade, envoyé à leur sénat par les Athéniens, déplut au vieux Caton, et charma le jeune Lélius. Tous les ouvrages de cette succession de philosophes sont perdus. Nous ne les connaissons que par les extraits et les analyses de Cicéron, qui entendit même Philon et Antiochus, les derniers chefs de l'ancien Platonisme, mais que d'autres (2) regardent comme les fondateurs d'une quatrième et d'une cinquième écoles; celle-ci, plus conforme à la première Académie, et que préféraient Lucullus , Varron, Brutus; celle-là, plus facile, et qui plaisait à Cicéron. Le Traité de la Nature des Dieux, les Tusculanes, les Académiques, nous apprennent combien la doctrine du maitre recommençait à s'altérer par les contradictions , l'amour-propre, les sophismes, et quelle intolérance divisait les partis. Cicéron, traducteur du Timée et du Protagoras, mais fidèle à l'esprit conciliateur de Socrate , ne fut point exclusif dans son choix; et (1) Cicéron, Acad. Qucest. I, 12. (2) Sextus Empiric. Pyrrh. Hypoth. I, 33; Euseb. Præp. Ev. . XIV, 9. lorsqu'il voulut orner des monumens de la Grèce ses belles maisons de plaisance, il fit construire d'un côté l'Académie, de l'autre le Lycée (1). Platon, sans doute, n'aurait pas été blessé de cette alliance ; il eût reconnu sa gloire dans celle de son disciple, et il eût été fier de voir cette Académie, qu'il avait fondée dans les jardins d'Athènes au siècle de Périclės, renaître, par les ordres d'un grand homme non moins éloquent que lui, dans les bocages de Tusculum et sous les yeux de César. Chap. III. Platoniciens profanes et sacrés, d'Auguste à Constantin. Epoque brillante et inquiète, où l'histoire de l'esprit humain. mérite le plus d'être étudiée, où elle surprend, attache, instruit, toujours nouvelle, souvent inexplicable. L'importance de la matière doit ici nous arrêter plus long-temps, et pour éviter la confusion, nous allons distivguer les Platoniciens qui ne furent point novateurs, les Pères de l'Église, les disciples d'Ammonius et de Plotin. Sect. I. L'ancien Platonisme fut d'abord respecté : les esprits étaient trop occupés des bouleversemens qui fondèrent la monarchie Romaine , pour examiner un système de croyance, dont les vérités sont toutes spirituelles. L'Épicureisme régnait dans le Sénat; il suffisait à des ambitieux, à des esclaves. Le temps des grandes révolutions morales n'était pas encore vena ; elles se préparaient dans : (1) Cicér. De Divinat. 1,5; T'uscul. 11,3; Plin. XXXI, 2, etc. le silence; il fallait que le monde politique fût prêt à les recevoir. Cependant, à la suite des guerres civiles qui détruisirent partout les écoles des sages et en interrompirent la succession, Virgile, poëte philosophe, doué d'un grand génie et d'une belle âme, faisait connaitre à la cour d'Auguste les mystères de l'autre vie, d'après le Phédon. et l'épilogue de la République ; et Ovide chantait la métempsycose de Pythagore et de-Platon. Sous les empereurs suivans, le stoïcisme, tant admiré par Montesquieu , donna à quelques âmes sublimes les vertus du malheur et de la souffrance; mais, de loin à loin, les Platoniciens reparaissaient avec les bons princes. Sans parler encore des Eclectiques , qu'il importe de suivre à part dans leur histoire et leur destinée, Plutarque, dont plusieurs traités sont des commentaires de la philosophie de Socrate, dédia ses Apophthegmes à Trajan, qui, s'il faut en croire Suidas, lui décerna les ornenens consulaires. Favorinus d'Arles, ami de Plus tarque et d'Adrien, essaya de renouveler la troisième Académie. Dion Chrysostome, stoïcien, mais admirateur enthousiaste et imitateur de Platon, fit élire Nerva, et obtint l'amitié de Trajan. Théon de Smyrne écrivait sans doute vers le même temps ses observations mathématiques sur les Dialogues. Maxime de Tyr, élégant copiste du grand philosophe; Apulée, bon interprète de sa doctrine, vécurent sous les Antonins. Galien, médecin de Marc-Aurèle, recueillit les dogmes de Platon et d'Hippocrate. A cette époque si heureuse pour le monde, le rhéteur Aristide prononçait ses Discours platoniques; Diogène Laërce adressait à une Platonicienne ses Vies des Philosophes; Alcinoüs composait son Introduction au Platonisme ; et Albinus, que Galien eolendit á Smyrne, PENSÉES DE PLATON. 3 publiait sous le même titre une autre analyse; plus tard, Longin, ministre de la reine Zénobie, admirée et chérie de ses peuples, commentait le Phédon et le Timée à la cour de Palmyre. On dirait que cette philosophie, ou conseillère des rois sages, ou simple témoin de leur règne, est inséparable du bonheur des hommes. SECT. II. Mais c'est peu d'une gloire profane, le Platonisme est réservé à une destinée presque divine. La foi du philosophe crucifié, comme on parlait alors, cette foi, qui n'était que d'hier, étend ses conquêtes dans tout l'avenir; et les premiers Pères de l'Église, pour faire accueillir l'heureuse nouvelle aux peuples qui résistent encore, cherchent un appui dans la religion de Socrate , la plus céleste des religions humaines. Déjà les Juifs hellénistes et Philon à leur tête, Philon, qui a aussi sa trinité, avaient expliqué l'Ecriture , comme fit plus tard Synésius, par le secours de l'allégorie , qui devint trop souvent le moyen de tout admettre sans rien croire. Déjà les premiers chapitres du livre de la Sagesse, 'écrit sans doute à Alexandrie , et attribué à Philon luimême du temps de Saint Jérôme, offraient plusieurs idées platoniques mêlées aux doctrines orientales. On retrouve aussi, bien long-temps auparavant, quelques traces de cette alliance, dans l'Ecclésiastique de Jésus, fils de Sirach ; mais elle se montre surtout , vers l'époque où nous sommes arrivés, dans le quatrième livre d'Esdras, qu'on prendrait pour l'ouvrage d'un catéchumène d'Alexandrie. Platon avait voulu que le philosophe parlåt une langue sacrée : sa République, où Saint Clément voit l'image de la Cité sainte, fut traduite en Hébreu. Les Gnostiques, enfin, condamnés depuis par les conciles, mais qui comptežit parmi eux d'illustres propagateurs de la foi, sortirent de cette école Alexandrine , si féconde en symboles et en mystères. |