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une petite montagne au-delà des murs. La foule était immense et pressée sur le pont ; j'étais obligé d'aller au pas, et de prier à chaque instant de me laisser passer. De temps en temps, je regardais derrière moi pour m'assurer si je n'étais

pas
suivi

par des gendarmes. Parvenu à la porte, je pris à droite le chemin de Thionville; et mettant mon cheval au grand galop, je fus bientôt loin de la ville. Le rouleau de louis que j'avais dans une poche de mon pantalon , perça cette poche, et glissa le long du pantalon. Je descendis de cheval. J'avais heureusement de grandes bottes, recouvertes par le pantalon , et

que

le rouleau était entré dans la botte, dont l'ouverture était fort large. Pas un louis n'était à terre. Je remontai à cheval ; j'arrivai bientôt à Hayange, chez M. de Wendel : je lui avais rendu les plus grands services, ainsi qu'à son ami M. de Serre, que je trouvai chez lui, éų qui depuis fut ministre de la justice; ils concerièient avec moi les moyens de sortir de la frontière. Ils connaissaient les routes de traverse; je partis avec M. de Serre, et à dix heures du soir nous étions dans le Luxembourg, sans avoir trouvé un seul employé des douanes. Nous nous rendîmes dans une terre de Mme sa belle-mère; j'y couchai, et le lendemain matin j'étais à Luxembourg.

je vis

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Arrivée et séjour à Gand, où étaient le roi et MonsieUR.

Retour de Gand en France.

Je fus reçu à Luxembourg avec touts les égards possibles par M. le comte Dufour, général au service d'Autriche; et pendant mon séjour dans cette ville, je fus comblé de ses prévenances. Il était grand amateur de chevaux : il désira d'en avoir un très beau dont je lui parlai ; je le fis venir de la terre de M. de Wendel, où je l'avais laissé à mon départ de Metz. De Luxembourg, je me rendis à Coblentz, Aix-la-Chapelle, et enfin à Bruxelles et à Gand.

Je remarquai , à Coblentz, la manière dont était formée une garde bourgeoise destinée à maintenir l'ordre. Elle n'avait pas affecté de prendre tout l'équipement militaire; elle avait un habit vert, qui descendait jusqu'aux genoux : il était boutonné jusqu'à la ceinture; un pantalon, et les petites bottes par-dessus; un chapeau à la Henri IV, relevé d'un côté, avec une cocarde. Ni fusil, ni sabre, mais une pique non meurtrière. Cette troupe avait un air élégant; elle n'avait de l'habillement militaire que ce qu'il fallait pour lui donner un ensemble iinposant, et pour maintenir l'ordre public. Je crois que cette garde bourgeoise mériterait d'être imitée : elle atteignait le but de son institution, sans transformer en soldats des citoyens paisibles.

Je trouvai à Gand MM. de Jaucourt, de Beurnonville, le baron Louis, le duc de Feltre, le chancelier, MM. de Capelle, Hyde de Neuville, Mounier, Guizot, Laly-Tolendal, Bertin l'aîné, etc. M. le comte Beugnot, ministre de la marine, arriva peu de jours après moi. MM. les maréchaux de Raguse et de Bellune étaient aussi auprès du roi. Je fus présenté au roi par M. de Blacas ; je lui rappelai que, dans ma jeunesse, étant élève de l'Ecole militaire, il m'avait accordé une distinction particulière, en m’autori

sant, dans une cérémonie solemnelle à Versailles, comme grand-maître de l'ordre de Saint-Lazare, à porter la petite croix de cet ordre, avant même de sortir de l'Ecole militaire. Il remarqua que j'avais deux épaulettes : il en demanda l'expli'cation ; on lui dit que j'avais le grade de capitaine, et que je commandais une compagnie d’élèves. Il voulut bien en conclure que ma conduite antérieure garantissait ma conduite à venir, et il voulut que je portasse dès ce moment même la croix qu'il venait de m'accorder. Son excellente mémoire lui rappela touts ces détails.

Dans l'entretien dont le roi eut la bonté de m'honorer, je lui dis la réponse que j'avais faite au conseil-général du département de la Moselle : « Je n'ai aucun mérite à rester fidèle au roi, « parce que je suis convaincu qu'il sera dans « deux mois à Paris. » Il me demanda sur quels motifs je fondais cette opinion; je les lui expliquai:

Les armées alliées n'étaient pas entièrement dissoutes ; elles conservaient encore leur organisation de

guerre, leur matériel, leur administration de campagne.

La déclaration du congrès de Vienne imposait aux souverains la loi de combattre Bonaparte; ils savaient bien que de sa chute dépendraient encore leur sécurité et le repos de l'Europe.

Ils voyaient bien que Bonaparte n'avait que l'armée pour lui : cela était évident.

Ils ne pouvaient ignorer les mouvements des révolutionnaires de Paris ; Bonaparte ne pouvait déjà plus ni les satisfaire ni les contenir, et on avait porté les choses jusqu'à mettre dans un. club le bonnet rouge sur son buste. J'ajoutai d'autres considérations, et je les développai avec quelque étendue.

M. de Capelle avait formé un plan pour placer des commissaires français auprès des armées alliées, si elles entraient en France. Les premières idées de ce plan avaient été inspirées à MONSIEUR par les graves inconvénients que présenteraient les réquisitions militaires des alliés, s'ils entraient en France; il avait eu de fréquents entretiens avec M. de Capelle sur ce sujet très-important, et il l'avait chargé de rédiger un plan capable de prévenir les résultats ordinaires de ces réquisitions, aussi ruineuses qu'humiliantes, lorsqu'elles sont faites par des étrangers.

Les alliés auraient nécessairement fait des réquisitions ; on en connaît les graves inconvénients. Les commissaires seraient intervenus au nom du roi, et auraient exercé un pouvoir bienfaisant, en substituant des marchés aux réquisiLions. Ils auraient engagé les assemblées provin

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