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La solennelle et vaste place du Palais, à Rennes, n'offrait pas, en 1802, cette symétrique magnificence qu'aujourd'hui elle présente aux regards. Le majestueux décor de pierre, dessiné par Jacques Gabriel, ses arceaux cannelés, ses pilastres à chapiteaux fleuris, ses gracieuses mansardes n'étaient point terminés encore. A l'est, — de la ruelle Saint-François à la rue Saint-Georges, se dressait une rangée de sombres, tristes et ladres bâtisses, échappées par merveille à l'incendie de 1720; l'ancien couvent des Cordeliers et sa chapelle; plus bas, quelques murailles enserraient des jardins. Très vivante, autrefois, et sans cesse animée par les chaises ou les carrosses de Nos Seigneurs du Parlement, cette place Égalité,

ainsi l'avaient dénommée les malins de 93, — allongeait, en l'an X, une attristante et morne solitude. Le Parlement n'existait plus ; donc, plus de GrandChambre, ni de Tournelle, de chambres d'enquêtes et de requêtes

(1) Voyez la Revue du 15 octobre.

où, sous les peintures de Jouvenet et de Coypel, tant de puissans robins, présidens, conseillers, gens du Roi, étalaient la toge purpurine, le mortier, le chaperon, la perruque à marteaux. Détruit, émigré, « raccourci » tout cela! Un simple Tribunal d'appel remplaçait à présent la cour souveraine; mais ses trentedeux Catons en habits noirs et chapeaux à panaches n'avaient pu supplanter les Messieurs à hermines. Aussi le quartier du ci-devant Palais, où s'agitait jadis tout un peuple d'avocats, de procureurs, d'huissiers à verge, de bazochiens portant le sac, s'était fait à peu près désert; maisons et logemens s'y louaient mal; et sur la place Égalité l'herbe poussait à l'aise autour du piédestal d'où les mains patriotes avaient jeté bas le tyran Louis XIV. L'horreur d'une telle désolation pesait, d'ailleurs, sur la cité entière; partout la ruine, la misère partout : l’Une et Indivisible, ses généraux, ses proconsuls, sa guillotine avaient passé par là. Ayant vécu longtemps la vie de ses Messieurs, « l'illustre ville et vicomté de Rennes » se mourait de leur mort: au recensement de l'an IX, à peine contenait-elle vingt-six mille habitans.

Or, au numéro 5 de la place du Palais, sous le cintre de la porte d'entrée, on lisait, en 1802, l'enseigne suivante : Journal du Nord-Ouest de la République française. Imprimerie Chausseblanche.

C'était un bien digne homme, le citoyen Michel Chausseblanche, fort apprécié, à Rennes, pour ses vertus domestiques, bien réputé aussi pour sa droiture dans les affaires. Propriétaire d'une imprimerie depuis l'an II, il se disait issu d'une très vieille bourgeoisie, et de fait, son nom bizarre, à tournure romantique, proclamait l'ancienneté de sa famille. Naguère, aux temps de la Convention, Chausseblanche avait connu des jours de gloire, sinon de prospérité. Il occupait alors, lui et ses presses, l'hôtel de Caradeuc, maison de robin confisquée, bien national dont le district lui avait accordé la jouissance. Rédigeant un journal patriote, il était en outre l'imprimeur officiel de l'Administration départementale. Mais la prose trop souvent prodiguée du directoire á Ille-et-Vilaine n'avait guère argenté le cher homme; travaillant à crédit, il avait toujours reçu plus de promesses que d'assignats ; « La République est pauvre, citoyen; elle sera riche, un jour: de la patience et du civisme! » Il avait donc montré du civisme, tant et tant, qu'en germinal an VIII, le Trésor lui de

vait la bagatelle de deux cent mille francs. En revanche, son patrimoine était dissipé, sa signature ne trouvait plus aucun prèteur, de lourdes dettes écrasaient sa maison. Par surcroît d'infortune, il n'était plus maintenant imprimeur officiel : le préfet consulaire avait remplacé ce jacobin par un citoyen mieux pensant... Peut-être était-ce une injustice; assurément, c'était la ruine (1).

Mais, à défaut d'écus, le malchanceux Chausseblanche s'était acquis un inquiétant dossier de police. Dans les bureaux de la préfecture, on le traitait de personnage dangereux, ami des anarchistes, des enragés, et autres « tigres altérés de sang. » Hélas ! l'ami de ces tigres n'était lui-même qu'une pauvre bête fourbue et réduite aux abois. Agé de cinquante ans, perclus de rhumatismes, harcelé par la goutte, il devait pourvoir aux besoins d'une nombreuse famille : sa mère, bonne vieille octogénaire, et cinq enfans en bas âge. De plus, la citoyenne Chausseblanche, son épouse, s'obstinait à aider au peuplement de la République : en 1802, dans cette maison de meurt-de-faim, elle allait mettre au monde un sixième nourrisson. L'imprimerie, jadis prospère, périclitait; son maître l'avait dû transporter dans le désert de la place du Palais : deux ouvriers pour toute équipe, et le patron obligé de composer lui-même. Enfin, des créanciers in traitables, la meute des huissiers pendus à la sonnette, les protêts, les commandemens, la menace, la certitude de la faillite... Un pauvre here!

Il conservait, toutefois, sa gazette, son Journal du Nord-Ouest de la République Française : à lui seul, il en était le directeur, le secrétaire et la rédaction... Oh! une misérable feuille, format in-douze, et telle qu'en fabriquait alors la province, détaillant le cours des mercuriales, annonçant les jours de foire et de marché, empruntant aux journaux parisiens des faits divers ou des banalités politiques. Mais Chausseblanche se piquait de littérature et s'estimait un philosophe. Censurant les hommes et les choses, il insérait des Moralités satiriques, parfois créées par son phébus, le plus souvent prises chez les autres : il com pilait, dé

(1) Les comptes présentés par Chausseblanche à l'administration d'Ille-et-Vilaine offrent un curieux spécimen de la dépréciation où était tombé l'assignat à la fin du Directoire. Pour une somme de 192000 livres due à l'imprimeur le préfet Borie propose 3800 francs payés en numéraire. Et le malheureux Chausseblanche accepte 1

marquait, découpait : « De la Louange et de la Flatterie... Depuis « la publication de la paix, la louange est à l'ordre du jour. En « conséquence, toute la diplomatie est à la louange, tous les tribu« naux sont à la louange, toutes les religions sont à la louange... « Ah! trop est trop. Une telle flatterie doit être insupportable à « celui qui en est le patient. Elle le perdra : elle en a perdu tant « d'autres !... » Ingénues et vieillottes malices ! De pareils coups d'épingle étaient bien anodins. Mais la gazette et le gazetier déplaisaient à la préfecture. Un nouveau magistrat, l'ancien constituant Joseph Mounier, venait d'y arriver, et, à peine installé dans l'ancienne Intendance, on l'avait circonvenu. Son secrétaire général, le citoyen Routhier, un excellent jeune homme, féru d'amour pour les choses de police, lui avait signalé le dangereux Chausseblanche. Le préfet avait donc convoqué devers lui cet incendiaire : « Ah çà! Monsieur le journaliste, finirez-vous enfin votre guerre de plume? Le temps des folliculaires est passé aujourd'hui!... » Tancé avec tant d'éloquence, le déconfit folliculaire avait promis de rester sage à l'avenir... Vaine assurance, propos de sectaire, serment de jacobin! Il observait assez mal sa parole, car, au moment où commence notre récit, le hargneux bonhomme s'attaquait à la Légion d'honneur... Incorrigible !

Ce jour-là donc, jeudi, 30 floréal, allongé sur une chaise longue, ses jambes goutteuses emmitouflées dans la flanelle, il découpait dans le Citoyen Français des brocards dirigés contre la sottise humaine et le goût des hochets, des rubans, des livrées... Parfois, cependant, une grimace désolée lui contractait le visage. Quelques jours auparavant, une traite de quatre cents francs s'était abattue sur sa caisse, - et cette caisse, hélas ! était vide. Il se voyait donc, en un mauvais rêve, assigné bientot, mis en faillite, déshonoré... Ah ! combien, pauvre hère, lui semblait dur le mal de vivre !

De légers coups heurtés à la porte de son cabinet lui firent dresser la tête : un homme entra, jouvenceau en bourgeron. Il tenait une lettre à la main, et sur son épaule pendait un sac. Chausseblanche prit la lettre et la parcourut des yeux :

- Bien !... M'apportez-vous un peu d'argent? L'autre eut un geste vague : il n'apportait rien.

Suivez-moi! soupira l'imprimeur,... et, clopin-clopant, il monta l'escalier. Au deuxième étage, dans la salle de com po

sition, travaillait un seul ouvrier, qui coula vers l'homme à la
besace un regard soupçonneux. On arriva au grenier. Là, sur
des cordes tendues, séchaient des placards récemment tirés.
Chausseblanche en prit une liasse, l'entassa dans le sac, puis le
ficela soigneusement :
- Portez ceci à votre maître. Vous lui direz

que,
dans

peu de jours, je renouvellerai mon envoi... Mais, de pour Dieu, qu'il me donne un acompte! J'ai tant besoin d'argent !

Le jeune garçon partit, et Chausseblanche s'en retourna à ses périodes... Il était devenu très pâle, très agité, le crèvemisère. On eût dit qu'il flairait de loin toutes les puanteurs de la prison de Rennes, toutes les moisissures d'un cachot du Temple.

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Cependant, chargé de son fardeau, le porteur des placards avait traversé la place du Palais. Tournant alors sur sa droite, il s'engagea bientôt dans la rue de l’Horloge... Cette voie, aujourd'hui si passante, formait à cette époque une sorte de cul-de-sac qui s'enfonçait en un quartier misérable. Au nord, elle se terminait dans la sinueuse courbure du Champ-Jacquet; au sud, et traversant la rue Volvire, elle se trouvait barrée par une poissonnerie et des maisons de tanneurs, qui bordaient la Vilaine. Au delà de ces peausseries et dans leurs puanteurs, c'était tout un dédale de ruelles sordides, se croquant, se tordant au long des vieux remparts et des bastions moussus. Ces bas quartiers n'existent plus; des quais de granit, des places, des statues de grands hommes ignorés, de trop modernes boulevards ont remplacé les fétides, mais pittoresques venelles; prolongée par un pont, la rue de l'Horloge est fréquentée des allans et venans : elle présente une illusion de vie, au coeur de la toujours morose et souffretante cité.

Parvenu devant le n° 6 de cette façon d'impasse, le jeune garçon pénétra dans une des grisâtres bâtisses qui s'étiolaient sous l'ombre de l'ancien présidial. Un écriteau faisait savoir

(1) Interrogatoires et déclarations de Jourdeuil. Je me suis efforcé de reproduire dans la mise en æuvre les expressions employées par Juurdeuil : « Je vis

que... Il me dit que..., je lui répondis que.. J'estime ce procédé licite, voiro nécessaire, au point de vue de l'art essentiel du récit, quand il s'appuie sur un document : j'ai cru devoir fréquemment l'employer.

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