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dit-on, par un homme de lettres, sur le parchemin d'un battoir, tandis qu'il s'amusait à jouer à la longue paume à la campagne; il courut aussitôt chez l'ouvrier qui l'avait fabriqué, mais il arriva trop tard : cet homme lui déclara, à sa manière, qu'il venait de finir la dernière page de TiteLive.

Beaucoup d'ouvrages ont par conséquent péri dans cet état de manuscrit. Il paraît d'après une pétition adressée à la reine Marie par le docteur Dee, et qu'on voit encore dans la bibliothèque de Cotton; il paraît, dis-je, que le traité de Cicéron de Republica a autrefois existé en Angleterre. Huet fait observer que ce pays doit avoir possédé, du temps de John Salisbury, un Pétrone entier qui ne se trouve plus aujourd'hui dans ce qui nous reste de ce poète romain. Raymond Soranzo, avocat à la cour du Pape, avait en sa possession deux livres de Cicéron sur la Gloire, dont il fit présent à Pétrarque, qui les prêta à un homme de lettres très ågé et jadis son précepteur. Pressé par le besoin, ce vieillard les mit en gage et mourut subitement en revenant de chez le prêteur, sans déclarer où il les avait laissés : ils n'ont jamais été retrouvés depuis. Pétrarque parle de ces volumes avec extase, et nous déclare qu'il en avait fait sa lecture habituelle. Ces deux livres sur la Gloire étaient à n'en pas douter très intéressants et très curieux ; ils avaient été composés de main de maître; et quel homme d'ailleurs avait le plus éprouvé le céleste délire de la renommée?

Mais il arrivait souvent, dans ce règne de manuscrits, que lorsqu'un homme de lettres s'était par hasard procuré un ouvrage inconnu, il n'en faisait pas un très honnête usage, et qu'il le dérobait avec beaucoup de soins à la connaissance de ses contemporains. Léonard Arétin, savant

distingué à l'aurore de la littérature moderne, ayant trouvé un manuscrit grec de Procope de Bello Gothico, le traduisit en latin et publia l'ouvrage ; mais ayant caché le nom de l'auteur, cette production passa comme sienne jusqu'à ce qu'un autre manuscrit du même ouvrage ayant été tiré de l'obscurité où depuis longtemps il était enseveli, la fraude d'Arétin fut découverte. Barbosa, évêque d'Ugento, en 1649, publia parmi ses ouvrages un traité qu'il parvint à se procurer, pour avoir rencontré un de ses domestiques qui lui apportait un poisson enveloppé dans une feuille de papier écrit, et qu'un mouvement de curiosité le porta à examiner : ce qu'il en lut le détermina à parcourir le marché au poisson, et à y faire des recherches jusqu'à ce qu'il eût trouvé l'ouvrage entier dont cette feuille avait été détachée ; il l'acheta et le publia sous le titre de Officio Episcopi. Machiavel agit encore plus adroitement dans un cas pareil: un manuscrit des Apophthegmes des anciens par Plutarque, ayant tombé entre ses mains, il choisit ceux qui lui plaisaient le plus et les mit dans la bouche de son Castrucio castricani.

Des temps plus récents pourraient nous fournir un très grand nombre d'anecdotes curieuses sur les manuscrits. Sir Robert Cotton étant un jour chez son tailleur, découvrit (quelle dut être la surprise de cet antiquaire !) que cet homme tenait dans sa main, pour en tailler des mesures avec ses ciseaux, la Grande-Charte avec tous ses sceaux et ses signatures : il acheta pour très peu de chose cette singulière rareté, et récouvra de cette manière ce que l'on regardait depuis longtemps comme perdu. Cette anecdote se trouve dans le Colamesiana, pag. 198; et Colomice,. qui demeura longtemps dans ce pays et y mourut, était un homme d'un

caractère très loyal et d'une très grande véracité. L'original de la Grande-Charte est conservé dans la bibliothèque de Cotton, et elle laisse apercevoir des traces de lacération; mais la question de savoir s'il faut l'attribuer à la faulx invisible du temps ou aux humbles ciseaux du tailleur, sera sans doute un jour la matière de quelque dissertation archéologique.

Le cardinal Granville conserva avec beaucoup de soins toute sa correspondance : il laissa plusieurs caisses remplies... d'une quantité prodigieuse de lettres écrites dans différentes langues, commentées, enrichies de notes et signées de sa propre main. Ces curieux manuscrits restèrent à sa mort, dans un grenier, à la merci des rats: l'intendant de sa maison vendit cinq ou six de ces coffres aux épiciers : ce fut alors que se fit la découverte de ce trésor. Plusieurs gens de lettres s'occupèrent de faire un recueil de ces débris littéraires : ce qu'ils en sauvèrent forma quatre-vingts volumes in-fol. Parmi ces lettres originales, il s'en trouve un grand nombre qui ont été écrites par des souverains : elles contiennent des instructions pour les ambassadeurs, et beaucoup d'autres documents politiques relatifs à l'histoire de son temps.

Il n'y a guère plus d'un siècle que le Journal des Voyages de Montaigne, en Italie, a été publié. Un prébendaire du Périgord, en voyageant pour faire des recherches relatives à l'histoire qu'il avait entreprise, de cette province, arriva à l'ancien château de Montaigne, appartenant alors au comte de Ségur de la Roquette, l'un des descendants de ce grand homme ; il s'arrêta dans ce château dans le dessein d'y examiner les archives, s'il en existait : on lui montra un vieux coffre , tout poudreux, rempli depuis longtemps de papiers qui

n'avaient été touchés par aucun des neveux de Montaigne. Le prébendaire s'enfonça avec une intrépidité philosophique dans ce gouffre de poussière, et parvint à en tirer le manuscrit original des Voyages de Montaigne, le seul qui probablement ait jamais existé. Il obtint la permission de transporter ce précieux manuscrit à Paris, où les connaisseurs : s'accordèrent tous à convenir de son authenticité. Les deux tiers de l'ouvrage sont de la main de Montaigne, et le reste est écrit par un domestique qui servait de secrétaire à ce philosophe, et qui parle toujours de son maître à la troisième personne ; mais il a nécessairement écrit sous la dictée de cet illustre auteur, car ses expressions et son style sont tous du grand homme. Sa mauvaise écriture et ses fautes d'orthographe le rendirent presque inintelligible : elles prouvent la vérité de cette observation de Montaigne, qu'il était très négligent dans la correction de ses ouvrages.

Une partie considérable des lettres de lady Mary Wortley Montagne ont été trouvées dans les mains d'un procureur.

Il existe aujourd'hui des manuscrits très précieux dans les papiers de famille des descendants de personnes célè. bres ; mais ce n'est ordinairement que dans des vues sordides que des cuvres posthumes de cette espèce sont mises au jour : du discernement et du goût ne pourraient être que très préjudiciables aux vues mercantiles de ces éditeurs d'in-fol. S'il reste maintenant des ouvrages à découvrir dans l'état de manuscrit, quelque jour ils formeront une taxe énorme imposée sur la curiosité du public.

LA BIBLIOTHÈQUE DE JEANNE BÉQUS

DITE QUANTINY

COMTESSE DU BARRY

(1760-1793)

E 'ÉTRANGE fortune de cette fille pèse douloureusement

sur la mémoire du XVIIIe siècle ;, — sortie du bouge, entretenue par le roué Jean Du Barry, un orgueilleux dissolu qui faisait remonter son origine jusqu'aux Barymore d'Angleterre, la fille parvint à la haute position de favorite en titre, grâce à Lebel, le valet de chambre de Louis XV, et grâce surtout au profond ennui du monarque, ennui qu'il ne parvenait à secouer qu'en appelant à son aide la débauche, ses raffinements, l'orgie, l’excitation des sens, les plus honteux mystères de l'amour ; - la fille succédait à la marquise de Pompadour qui n'avait plus, – et depuis longtemps — qu'un commerce d'amitié avec l'habitué du Parc-aux-Cerfs.

Parler de la bibliothèque de Jeanne Béqus n'est pas une ironie, car elle eût une bibliothèque comme la Pompa

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