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des livres anglais. Jamais Pascal, Racine, Massillon, Vertot, Montesquieu ni Voltaire n'entreront dans sa bibliothèque ; parce qu'ils ont eu, eux, nés en France, la maladresse, le ridicule de ne pas se servir, pour rendre leurs idées, de l'idiome qu'on parle à Londres. Ce très-bizarre amateur se persuade qu'on l'estime un grand philosophe, parce que Neuwton et Locke étaient de grands philosophes. Tel autre borne ses désirs à rassembler dix mille volumes Italiens, et se fait, à ce sujet, une telle illusion, qu'il rêve le jour comme la nuit, que tous les Lettres d'Italie, depuis Turin jusques à Naples, ne parlent, ne s'occupent que de l'important service qu'il rend en France à la gloire du Tasse, de l'Arioste, et généralement de tous les auteurs de cette belle partie de l'Europe, qui a été le berceau de la Littérature, des Arts et des Sciences, à la Renaissance des Lettres. Ces deux êtres singuliers, et tous ceux qui leur ressemblent, ont l'imbécille vanité de prétendre à la considération; et cependant la plupart de ces Messieurs qui se disent en état de traduire Milton, l'Arioste, le Camæns ou Gessner, savent à peine parler leur langue, et sont incapables d'en écrire, un peu correctement, deux phrases de suite.

Ouvrez, feuilletez, non pas un, mais trois, quatre, cinq catalogues. des plus recherchés ; vous y trouverez à coup sûr, tous les auteurs qui ont rapporté, en grec ou en latin, les événements arrivés dans leur pays. Pour une histoire générale de France, n'y comptez pas; à moins que ce ne soit de Thou, par la raison seule qu'il a écrit en latin, et qu'il se vend un prix considérable. Comment faire quelque cas de Velly et de Villaret, que nous avons tous vus, et de M. Garnier, leur continuateur, qui vit encore ? Comment se résoudre à mettre sur un rayon de bibliothèque des

volumes d'histoire, n'ayant pas au moins deux mille ans d'antiquité ? Comme il est des chapitres et des ordres militaires dans lesquels on ne peut pas être reçu, si l'on ne prouve deux, trois, quatre, cinq, ou six siècles de noblesse; de même certains amateurs, s'embarrassent peu que les livres soient bons, pourvu qu'ils soient anciens ou rares, exigent, pour en faire emplette, qu'on les convainque que ces livres uniques, ou presqu’uniques, ou extrêmement chers, ou des commencements de l'Imprimerie, ne peuvent vraiment appartenir qu'à des curieux distingués; titre auquel ils se reconnaissent visiblement: et voilà mes nigauds qui, pareils au corbeau de la Fable, , et alléchés par l'appas d'une folle louange, payent, au poids de l'or, des rames de vilain papier, gâtées encore par des macules noires, mais superbement reliées pour l'ordinaire, et qu'il faudrait plutôt porter chez l'épicier, que de les ranger, que de les accumuler, dans une bibliothèque.

Ne comprenant point les originaux, qu'on se contente donc de lire Homère, Hesiode, Euripide, Aristophane, Demosthènes, Virgile, Horace, Sénèque, Térence, Cicéron, Tacite, etc., dans les moins infidelles traductions qu'on nous en a données. Il vaut mieux faire l'aveu de son ignorance, que de vouloir en imposer par un faste scientifique : et pour un plaisir froid, factice et imaginaire, se priver d'auteurs qui ont écrit en langue française.

Si l'on veut s'en tenir aux livres qui font penser, il ne faudra pas des vaisseaux immenses pour les contenir.

Croyez-moi; que la collection de vos livres soit peu nombreuse, mais faite avec goût. En entrant dans le Museum d’Antiquarès, je ne puis m'empêcher de lui adresser mentalement ces vers :

Lorsque tu me conduis dans ta bibliothèque,
Pleine du haut en bas, dont au moins la moitié
Est en langue latine, et l'autre en langue grecque,
Riche ignorant, que tu me fais pitié! .

Va; du savoir tu n'as que l'ombre.
Des livres de Damis je fais bien plus de cas:

Ils sont pourtant en petit nombre;
Mais j'en aime le choix et ne les compte pas..

Mon cher ami, il nous manque un catalogue ** qui indique les plus belles éditions, non les plus anciennes, moins soignées, plus fautives que les nouvelles.

A quoi bon acquérir quatre mille articles, plus ou moins, qu'on entasse dans une bibliothèque, avec la certitude de n'en jamais faire usage ? Par quoi les compilations, magnifiquement inutiles, sont-elles recommandables ? Parce que tous les volumes qui les composent sont d'une grande rareté; parce qu'on ne les rassemble qu'à gros frais. Aussi ne servent-ils qu'à prouver seulement la fortune mal employee d'un particulier, plus curieux de richesses imaginaires, que d'avoir des livres pour s'instruire, ou pour s'amuser : semblable à ces antiques gentilshommes qui déployent, affichent avec orgueil les titres de leur noblesse, et qui ne sauraient prouver, pour leur compte, un seul acte de grandeur d'âme.

Lorsqu'on a arrêté en soi de former une bibliothèque, il faudrait se dire : Imitons l'abeille : que la collection que je vais rassembler soit un parterre de fleurs, sur lequel je puisse, à mon gré, promener mon imagination et en tirer un miel délicieux qui me nourrisse l'esprit, fortifie mon

• Non numerandi, sed ponderandi.

** Je m'occupe d'en faire un pour l'homme du monde, qui ne sait ni le grec, ni le latin, ni aucune langue étrangère.

ame et me réjouisse le cour. La conversation des morts nous rend plus aimables à ceux avec qui nous vivons. Instruisons-nous, non à la manière des pédants; mais afin de n'être jamais à charge ni à nous-même, ni aux autres. On nous recherche; on désire notre société; on se soumettra sans peine à nos décisions, lorsqu'on aura remarqué, et cette remarque n'échappe à personne. que sans faire parade de savoir, sans en paraître plus orgueilleux, ni moins honnêtes, nous raisonnons bien; et qu'on ne sort jamais d'avec nous, sans avoir été dans le cas d'apprendre quelque chose d'intéressant et de nouveau.

Pardonnez-moi de me citer; tous mes livres sont des plus belles impressions, comme vous ne l'ignorez pas, mais n’imaginez point que le désir puéril d'étaler aux yeux un luxe niais, ait déterminé ma dépense. C'est en moi un goût réfléchi et louable. Indépendamment de la satisfaction première plus grande, plus vraie que j'éprouve, en admirant les productions du génie; ma vue est bien moins fatiguée, en se reposant sur un papier et des types amis de l’æil. En outre je tâche, autant que mes facultés me le permettent, de conserver aux imprimeurs à venir des modèles qu'ils doivent sans cesse tenter de surpasser. Le progrès de tous les arts utiles, et surtout d'un art aussi nécessaire que celuici doit être un des principaux objets des occupations et des amusements d'un homme à qui les Sciences ou la Littérature ne sont pas tout-à-fait étrangères.

Comme vous le pensez bien, je n'ai en vue personne, en désapprouvant les Rechercheurs de vieux bouquins. Je serais bien fâché d'offenser qui que ce fût, ni directement, ni indirectement. Il faut toujours laisser chacun maître de son goût bon ou mauvais. Je consens, et de bon cæur, qu'on

blâme le mien, s'il paraît futile et roturier aux Luculus bibliomanes.

Je ne veux point aux autres refuser
La liberté dont je prétends user. *

Je vous avertis, mon ami, que le luxe des reliures est fort dispendieux. Loin d'exciter personne de s'y livrer, je conseille au contraire aux amateurs de se contenter de faire brocher seulement avec un dos de maroquin, en se servant pour cela de De Rome le jeune, le plus cher, mais aussi le plus adroit de tous les ouvriers de sa profession. Votre ami,

MÉRARD DE SAINT-JUST.

• Veniam petimus damusque vicissinf. Hor.

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