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DES MANUSCRITS RETROUVES

j os anciens ouvrages classiques ont failli être entièrement détruits; il en est beaucoup qui sont perdus, d'autres dont nous ne possédons que des fragments, et le hasard, aveugle arbitre des œuvres de génie, nous en a conservés d'un très faible mérite, mais qui cependant nous sont fort utiles, puisqu'ils servent à nous prouver le ridicule de certaines gens qui adorent l'antiquité, non pour les sentiments qu'elle leur inspire, mais d'après les préjugés dont ils ne peuvent secouer le joug tyrannique.

Une des raisons, dit le savant compilateur de l'Esprit des Croisades, pour laquelle nous avons perdu un grand nombre des anciens auteurs, a été la conquête de l'Egypte par les Sarrazins, conquête qui priva l'Europe de l'usage du papyrus. L'ignorance du siècle où cet événement eut lieu ne put suppléer aux feuilles du souchet papyrier : elle ne trouva d'autre expédient que celui d'employer le parchemin, qui devint excessivement rare; et cette ressource étant épuisée, elle s'empara des manuscrits romains et mit tous ses soins à effacer des pages destinées à passer à l'immortalité. Le.1productions les plus élégantes de Rome classique furent converties en psaumes et en bréviaires. Tite-Live et Tacite cachèrent leur front humilié sous la légende d'un cénobite, et des vérités immortelles furent perdues pour la postérité. Il arriva que les auteurs les plus volumineux furent ceux qui eurent le plus à souffrir: on les sacrifia de préférence, parce que contenant plus de feuilles, ils offraient plus d'appas à l'industrie destructive et plus de moyens de transcription. Un Tite-Live ou un Diodore furent préférés aux ouvrages moins volumineux de Cicéron ou d'Horace. C'est, sans doute, plutôt pour cette circonstance que Juvénal, Perse et Martial, sont venus entiers jusqu'à nous, que parce que, comme on l'a dit, les obscurités de ces écrivains étaient recherchées. Il n'y a pas longtemps encore que l'on trouva à Rome la partie à demi-effacée d'un livre de Tite-Live, entre des lignes d'une feuille de parchemin écrite, et qui contenait un volume de la Bible.

Il y a eu des temps où pour la possession d'un manuscrit on faisait le transfert d'un bien considérable, et où pour la garantie du même manuscrit on déposait le gage de cent couronnes d'or. A cette époque, la vente ou l'emprunt d'un pareil objet était regardé d'une telle importance, qu'on en faisait une mention solennelle sur les reg:stres publics. Louis XI, tout absolu qu'il était, ne put obtenir de la Faculté de Paris un manuscrit de Rasis, écrivain arabe, sans donner pour sûreté de la restitution de cet ouvrage cent couronnes d'or; et le trésorier de son épargne, chargé de cette demande, vendit une partie de sa vaisselle d'argent pour faire le dépôt exigé. Un baron qui voulut emprunter un volume d'Avicenne, offrit pour cautionnement dix marcs d'argent, qui furent refusés, parce que la somme n'était pas regardée comme un dédommagement suffisant de la perte d'un volume d'Avicenne! Ces événements eurent lieu en 1471. On ne peut s'empêcher de rire de ce qui se passa à une époque encore antérieure, où une comtesse d'Anjou donna en paiement d'un livre favori d'homélies deux cents moutons, plusieurs peaux de marte et quelques boisseaux de seigle et de froment.

Dans ces temps reculés, on regardait les manuscrits comme des articles importants de commerce; ils étaient excessivement rares et on les conservait avec beaucoup de soin; les usuriers eux-mêmes les considéraient comme des objets précieux de nantissement. Un étudiant de Pavie, qui avait dérangé sa fortune par ses débauches, la rétablit en mettant en gage un manuscrit d'un Digeste de lois, et un grammairien qui- avait été ruiné par un incendie, reconstruisit sa demeure avec deux volumes de Cicéron.

A la restauration des lettres, les recherches des savants se dirigèrent principalement vers cet objet. Toutes les contrées de l'Europe et de la Grèce furent mises à contribution. Cette passion pour les manuscrits fut portée jusqu'à l'enthousiasme, et une sorte de manie s'empara d'une infinité de personnes qui dissipèrent leur fortune à faire des voyages très éloignés, et à dépenser des sommes énormes pour ce genre d'acquisition. Rien n'est plus amusant, lorsqu'on lir la correspondance des Italiens instruits de ces temps, qui est parvenue jusqu'à nous, que leurs aventures dans la découverte des manuscrits; leurs ravissements, leurs félicitations, et parfois leurs doléances et leurs regrets, sont immodérés et sortent de toutes les bornes permises. L'acquisition d'une province n'eût pas procuré autant de satisfaction que la découverte d'un auteur peu connu, ou tout à fait ignoré. O conquête ineffable ! ô félicité inattendue! s'écriait Arétin, en s'adressant à Poggius, dans une lettre où il ne pouvait contenir son enthousiasme lors de la découverte qu'il fit d'une copie manuscrite de Quintilien. Quelques individus doués d'un esprit médiocre et qui se livrèrent à cette recherche, commirent de grandes erreurs et payèrent fort cher des manuscrits qui n'étaient pas authentiques. Le génie inventif de la supercherie trouva plus d'une fois sa dupe dans un amateur de manuscrits dont la crédulité était facile à séduire; mais les savants même ne furent point exempts de la faiblesse qui dominait toutes les classes de la société. Les plus fortunés dans la recherche dont nous parlons excitaient l'envie de ceux qui étaient moins heureux, et la gloire de posséder un manuscrit de Cicéron semblait approcher du mérite de l'avoir fait. Il est curieux d'observer que, dans ces vastes importations en Italie de manuscrits de toutes les contrées de l'Asie, Aurispa se plaint dans une de ses lettres de ce qu'il avait rapporté un plus grand nombre d'auteurs profanes que d'auteurs sacrés, parce que les Grecs se détachaient avec beaucoup de difficulté des ouvrages ecclésiastiques, et qu'ils n'attachaient qu'une faible valeur aux auteurs profanes.

Ces manuscrits furent découverts dans les retraites les plus obscures des monastères: on ne les rencontrait pas toujours renfermés dans les bibliothèques, mais pourrissant dans des coins de greniers, sous la poussière ou au milieu de gravois : il fallait autant d'adresse pour trouver les endroits qui les recélaient, que pour en connaître le mérite lorsqu'on les avait découverts. On distingue Foggius le Florentin parmi ceux qui consacrèrent leur vie a ces recherches, dont aucune contrée de l'Europe ne fut exempte. Il

trouva dans un coffre vermoulu, sous un tas de décombres, dans une tour dépendante du monastère de Saint-Gall, les ouvrages de Quintilien. Foggius s'élève avec indignation contre l'état d'abandon dans lequel il l'avait rencontré : si du moins, s'écrie-t-il, je l'avais trouvé dans la bibliothèque des moines, mais il était in teterrimo quodam et obscuro carcere.

Le plus précieux exemplaire des Annales de Tacite, de cet auteur justement regardé comme le premier des historiens philosophes, et dont il nous manque tant d'ouvrages, fut pareillement découvert dans un couvent de moines de la Westphalie. C'est une circonstance curieuse dans l'histoire littéraire que nous devions Tacite à cette seule copie; car l'empereur romain de ce nom avait fait placer des exemplaires des différents ouvrages de son illustre aïeul dans toutes les bibliothèques de l'empire, et il en ordonnait la transcription de dix copies tous les ans; mais les bibliothèques romaines furent toutes détruitesj et la protection de cet empereur ne put les défendre des outrages du temps.

Le manuscrit original du code de Justinien fut trouvé par les habitants de Pise, après le siège d'une ville dans ii Calabre. Un Code de lois aussi vaste et aussi sage était, en quelque sorte, resté inconnu depuis la mort de cet empereur : cet ouvrage curieux fut porté à Pise ; et lorsque cette ville eût été emportée d'assaut par les Florentins, il fut transféré* dans leur capitale où il est resté jusqu'à ce jour.

Il arrivait quelquefois que ces manuscrits étaient découverts dans les derniers moments de leur existence. Papire Masson trouva dans la maison d'un relieur, à Lyon, les Œuvres d'Agobart : cet ouvrier était prêt à employer les feuilles de ce manuscrit pour servir de gardes à ses livres. Une page de la seconde décade de Tite-Live fut trouvée,

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