Images de page
PDF
ePub

cette philosophique vérité, que le vrai se confond avec le bien, et que si nous savions parfaitement, nous pourrions ne faillir jamais.

Quel homme de coeur peut assister sans émotion au spectacle de cette jeune âme emprisonnée, qui conserve toujours et reconquiert enfin sa dignité libre, sous toutes les chaînes d'un despotisme absurde, sous tous les voiles d'une savante erreur, comme sous la glace immobile on entend l'eau irritée qui au premier printemps roulera dans la mer sa prison vaincue ? C'est un spectacle moral, de montrer cette imprescriptible liberté de l'âme qui reste bonne, pure, intelligente, capable et désireuse du vrai et du bien, malgré les efforts les plus patients et les plus habiles; qui, jusque dans la naïveté d'une extrême ignorance, garde une fleur de grâce native, marque ineffaçable de son origine et de ses droits ; en sorte qu'après la lecture de la lettre d'Agnès, il n'est personne qui ne dise avec Horace :

Malgré les soins maudits d'un injuste pouvoir,
Un plus beau naturel peut-il se faire voir ?
Et n'est-ce pas sans doute un crime punissable ,
De gâter méchamment ce fond d'âme admirable ,
D'avoir , dans l'ignorance et la stupidité,
Voulu de cet esprit étouffer la clarté (1)?

En somme, la juste appréciation de l'Ecole des Femmes est celle qu'exprimait Boileau dans les Stances

(1) L'Ecole des Femmes, act. III, sc. IV.

qu'il envoyait à Molière pour ses étrennes de 1663, quatre jours après la première représentation (1):

En vain mille jaloux esprits,
Molière, osent avec mépris
Censurer ton plus bel ouvrage;
Sa charmante naïveté
S'en va pour jamais d'âge en âge
Divertir la postérité.

Ta muse avec utilité
Dit plaisamment la vérité ;
Chacun profite à ton Ecole;
Tout en est beau , tout en est bon;
Et ta plus burlesque parole
Est souvent un docte sermon (2).

Ce sont, dans l'une et l'autre Ecole, d'honnêtes amants qui enlèvent et épousent Isabelle et Agnès ; mais qui ne sent que la leçon va plus loin , et que, dans la vie, qui n'est point une comédie, c'est à la perte et au déshonneur qu'aboutit presque toujours cette contrainte coupable imposée à la personne et à l'ame?

(1) 26 décembre 1662.

(2) Boileau, Stances à M. Molière, 1er janvier 1663. — Voir encore sur l'Ecole des Femmes : Laharpe, Cours de Littérature, partie II, liv. I, chap. vi, sect. 2; D. Nisard , Histoire de la Littérature française, liv. III, chap. ix, g 3.

CHAPITRE VI.

LES FEMMES.

Mais si la femme doit jouir d'une honorable liberté et être pourvue d'une instruction discrète, ce n'est pas pour en abuser. Il faut qu'elle ait le sentiment profond de ses devoirs ; et c'est pour les mieux accomplir qu'elle doit user des droits que Molière réclame.

Fille, qu'elle soit modeste et douce comme Henriette (1) et Angélique (2). Qu'elle soit parée de réserve et de pudeur, non pas de la pudeur farouche des bégueules, qui n'est qu'affectation et hypocrisie, mais de la simple et franche honnêteté d'Eliante (3), d'Elmire (4), d'Uranie (5): «L'honnêteté d'une femme n'est pas dans les grimaces. Il sied mal de vouloir être plus sage que celles qui sont sages. L'affectation en cette matière est pire qu'en toute autre, et je ne vois rien de si ridicule que celle dé

..

(1) Les Femmes savantes , act. III.
(2) Le Malade imaginaire, act. II, sc. VII.
(3) Le Misanthrope.
(4) Le Tartuffe.
(5) La Critique de l'Ecole des Femmes.

licatesse d'honneur qui prend tout en mauvaise part, donne un sens criminel aux plus innocentes paroles, et s'offense de l'ombre des choses (1). »

Que le naturel du coeur et de l'esprit soit son charme (2). Que le respect et l'affection envers ses parents ne soient diminués ni par leurs ridicules ni par leur injustice même (3). Qu'elle soit confiante en sa mère comme Lucile (4), en son père comme Henriette (5); et qu'elle préfère, malgré leurs manies ou leur sévérité, ces confidents qui l'aiment, aux Nérines et à toutes les femmes d'intrigue (6). Qu'elle ait pour eux ce cour filial, toujours soumis et toujours aimant, qui fait dire à Mariane, quand elle découvre le père qu'elle n'a jamais connu , ce mot si touchant: « C'est vous que ma mère a tant pleuré (7) ? »

Qu'elle songe à l'avenir, et que, sous tous les dehors de la grâce et de l'esprit , elle nourrisse au fond du coeur la sérieuse pensée du devoir, de l'époux qu'elle devra aimer, des enfants qu'elle devra élever (8).

Qu'elle s'exerce d'avance à tous les devoirs de sa

(1) La Critique de l'Ecole des Femmes, sc. III.
(2) Voir surtout le Misanthrope et les Femmes savantes.

(3) Le Tartuffe, act. II, sc. I, III, Mariane; l'Avare, Elise ; M. de Pourceauynac, act. I, sc. IV, Julie; les Femmes savantes, Henriette; le Malade imaginaire, act. III, sc. Xx et suiv., Angélique.

(4) Le Bourgeois gentilhomme. (5) Les Femmes savantes. (6) Voir surtout M. de Pourceaugnac. (7) L'Avare, act. V, sc. V. (8) Les Femmes savantes, Henriette; le Malade imaginaire, Angélique,

vie future par la soumission, et qu'elle n'oublie qu'à la dernière extrémité l'obéissance, mais jamais le respect, dus à ceux que Dieu lui a donnés pour maîtres (1).

Amante, que la pudeur avant tout, et l'honneur, et l'abnégation soient les vertus qui l'élèvent et la rendent digne de devenir femme (2).

Epouse, que son mari et ses enfants deviennent sa vie; que le monde, les plaisirs de toute sorte (3), les vanités de l'esprit (4), la coquetterie (6), la frivolité, soient oubliés, pour faire place aux devoirs et aux joies du foyer. Que la gracieuse Henriette devienne sans effort la digne Elmire; car on ne peut guère citer comme modèle d'épouse, malgré la grâce et la chasteté antique de son amour, la mythologique Alcmène (6).

Peut-être Elmire est-elle moins remarquée que d'autres parmi les femmes de Molière : ce manque d'éclat même est une de ses qualités. Jeune, belle,

(1) Le Tartuffe, l’Avare, le Bourgeois gentilhomme, les Femmes savantes, le Malade imaginalre. Remarquer particulièrement le mot d'Angélique à son oncle Béralde, quand celui-ci veut faire jouer à Argan le premier personnage dans la Cérémonie du Malade imaginaire : « Mais, mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père » (act. III, sc. XXIII).

(2) Voir plus loin chap. VII et VIII.
(3) Le Mariage forcé, Dorimène.
(4) Les Femmes savantes, Philaminte.
(5) Le Misanthrope, Célimène. Voir plus loin , p. 112.

(6) Amphytrion, act. I, sc. III; act. II, sc. II, vi. D'ailleurs Alcmène est bien une épouse passionnée , mais non une mère de famille,

« PrécédentContinuer »