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licatesse d'honneur qui prend tout en mauvaise part, donne un sens criminel aux plus innocentes paroles, et s'offense de l'ombre des choses (1).

Que le naturel du coeur et de l'esprit soit son charme (2). Que le respect et l'affection envers ses parents ne soient diminués ni par leurs ridicules ni par leur injustice même (3). Qu'elle soit confiante en sa mère comme Lucile (4), en son père comme Henriette (5); et qu'elle préfère, malgré leurs manies ou leur sévérité, ces confidents qui l'aiment, aux Nérines et à toutes les femmes d'intrigue (6). Qu'elle ait pour eux ce cæur filial, toujours soumis et toujours aimant, qui fait dire à Mariane, quand elle découvre le père qu'elle n'a jamais connu, ce mot si touchant: « C'est vous que ma mère a tant pleuré (7) ? »

Qu'elle songe à l'avenir, et que, sous tous les dehors de la grâce et de l'esprit, elle nourrisse au fond du caur la sérieuse pensée du devoir, de l'époux qu'elle devra aimer, des enfants qu'elle devra élever (8).

Qu'elle s'exerce d'avance à tous les devoirs de sa

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(1) La Critique de l'Ecole des Femmes, sc. III.
(2) Voir surtout le Misanthrope et les Femmes savantes.

(3) Le Tartuffe, act. II, sc. I, III, Mariane; l’Avare, Elise; M. de Pourceauynac, act. I, sc. IV, Julle ; les Femmes savantes, Henriette; le Malade imaginaire, act. III, sc. Xx et suiv., Angélique.

(4) Le Bourgeois gentilhomme. (5) Les Femmes savantes. (6) Voir surtout M. de Pourceaugnac. (7) L'Avare, act. V, sc. V. (8) Les Femmes savantes, Henriette ; le Malade imaginatre, Angélique,

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vie future par la soumission, et qu'elle n'oublie qu'à la dernière extrémité l'obéissance, mais jamais le respect, dus à ceux que Dieu lui a donnés pour maîtres (1).

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Amante, que la pudeur avant tout, et l'honneur,

, et l'abnégation soient les vertus qui l'élèvent et la rendent digne de devenir femme (2).

Epouse, que son mari et ses enfants deviennent sa vie; que le monde, les plaisirs de toute sorte (3), les vanités de l'esprit (4), la coquetterie (6), la frivolité, soient oubliés, pour faire place aux devoirs et aux joies du foyer. Que la gracieuse Henriette devienne sans effort la digne Elmire; car on ne peut guère citer comme modèle d'épouse, malgré la grâce et la chasteté antique de son amour, la mythologique Alcmène (6).

Peut-être Elmire est-elle moins remarquée que d'autres parmi les femmes de Molière : ce manque d'éclat même est une de ses qualités. Jeune, belle,

(1) Le Tartuffe, l’Avare, le Bourgeois gentilhomme, les Femmes savantes, le Malade imaginaire. Remarquer particulièrement le mot d'Angélique à son oncle Béralde, quand celui-ci veut faire jouer à Argan le premier personnage dans la Cérémonie du Malade imaginaire : « Mais, mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père » (act. III, sc. XXIII).

(2) Voir plus loin chap. VII et VIII.
(3) Le Mariage forcé, Dorimène.
(4) Les Femmes savantes , Philaminte.
(5) Le Misanthrope, Célimène. Voir plus loin,

(6) Amphytrlon, act. I, sc. III; act. II, sc. II, vi. D'ailleurs Alcmène est bien une épouse passionnée , mais non une mère de famille,

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capable d'inspirer une passion folle, elle s'est enfermée dans sa famille, et, sans quitter le monde, elle a su renoncer aux triomphes mondains. Quoique mariée à un homme âgé qui ne l'apprécie pas, elle ne songe plus à être regardée, et cette modestie est le couronnement de tous les autres mérites qui font d'elle une femme accomplie (1). Sa vertu, douce et cachée, n'est pas pour cela moins ferme que

l'intraitable vertu d'Alceste. Sur l'honneur et le devoir, elle est inébranlable (2); mais elle les pratique si naturellement, qu'elle n'y croit avoir aucune gloire, et n'en tire aucun orgueil. Que son mari soit sot et crédule (3), que sa belle-mère vienne se mêler de donner chez elle des avis absurdes (4), son affection ni son respect pour eux ne sont pas diminués. Ce qui surtout est admirable en elle, c'est, à tant de vertu, de joindre tant d'indulgence, de rester si bonne et si calme au milieu des tempêtes d'une maison bouleversée par les entreprises d'un si audacieux hypocrite. Les autres ont beau faillir, elle ne faiblit

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(1) « Molière avait confié le rôle d'Elmire à sa femme. Comme elle prévoyait bien que cette pièce attirerait beaucoup de monde, Mlle Molière avait à cæur de s'y faire remarquer par l'éclat de sa toilette ; elle commanda donc un habit magnifique sans en rien dire à son mari, et, le jour de la représentation, elle se mit de très-bonne heure en devoir de s'en vêlir. Molière , en faisant sa ronde, entra dans sa loge pour voir si elle se préparait : Comment donc, dit-il en la voyant si parée, que voulez-vous dire avec cet ajustement?... Déshabillez-vous vite et prenez un habit convenable à la situation où vous devez être. » J. Taschereau, Histoire de la vie et des ouvrages de Mollère , liv. III.

(2) Le Tartuffe, act. Ill, sc. III.
(3) Id., act. III, sc. VI, VII.
(4) Id., act. I, sc. I.

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jamais ; ils ont beau méconnaître ses mérites et atta- . quer sa conduite, jamais de sa bouche ne sort un mot de blâme ou d'aigreur : aux injures de Mme Pernelle, elle n'oppose qu'un doux et digne silence (1); à l'impudente déclaration de Tartuffe, elle ne répond qu'avec le mépris serein de la véritable vertu, assez forte pour se défendre sans colère (2). Quand le fils d'Orgon, outré de tant de scélératesse et emporté par la fougue de son âge, veut tout révéler au père, elle dit :

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Non , Damis; il suffit qu'il se rende plus sage,
Et tâche à mériter la grâce où je m'engage.
Puisque je l'ai promis, ne m'en dédites pas.
Ce n'est pas mon humeur de faire des éclats;
Une femme se rit de sottises pareilles,
Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles (3).

Et quand le fils terrible a parlé, elle dit encore pour calmer la colère d'Orgon et éviter un scandale inutile :

Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos
On ne doit d'un mari traverser le repos;
Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépendre ,
Et qu'il suffit pour nous de savoir nous défendre (4).

Si tant de réserve était inspiré par la constance d'une âme qui se sent inébranlable, ce serait beau : mais à cette intrépidité de conscience se joint, chez

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Elmire, quelque chose de plus beau : l'amour pour ses enfants d'adoption. Ce n'est pas une marâtre qui supporte une belle-fille : c'est une mère qui veille au salut de sa fille, et qui pousse le dévouement maternel jusqu'à ménager l'ennemi domestique (1).

Quelque embrouillées que soient les affaires de la maison, Elmiré songe à tout, à son honneur à elle, au bien de son mari , à la réputation des siens, à la paix du ménage, à l'avenir et au bonheur des enfants. Enfin, quand elle voit tous ses efforts sur le point d'échouer, c'est elle-même qui se décide à éclairer le père pris pour dupe et l'époux outrage ; c'est l'épouse, c'est la mère par amour et par devoir, sinon par nature, qui se chargera de cette tâche, et qui se sentira assez inattaquable pour offrir au chef de famille le spectacle des attaques dont elle est l'objet. Quel coup de maître, que de montrer la vertu dans cette épreuve où elle seule peut passer intacte ! C'est là qu'apparaît Elmire dans sa gloire , quand elle sait rester chaste en étant coquette, et rehausser son honneur en jouant le rôle le moins honorant. On admire, sans trouver de termes pour la louer, cette scène étonnante, où , avec une vérité crue et une hardiesse sans exemple, sont placés face à face le vice et la vertu, dans une situation si critique, qu'il fallait toute l'audace du génie pour l'aborder. Elmire y montre que, pour être vertueuse, on n'est pas condamnée à n'avoir ni esprit ni agrément : la grâce,

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(1) Le Tartuffe, act. III, sc. IV.

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