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Ce bon sens lui apprit à voir l'amour en philosophe, comme une des facultés naturelles de l'homme, bonne quand il ne la laisse pas parler plus haut que la raison, belle jusqu'au sublime dans les âmes qui, par nature et par volonté, sont belles et élevées. C'est une æuvre essentiellement morale, de montrer que la passion qui tient le plus de place dans le monde, et dont les excès sont le plus funestes, est pleine de joie et de dignité, quand l'homme sait se garder assez pour n'y céder que dans le temps et les circonstances qui peuvent la rendre utile, noble , et faire d'elle le soutien et le charme de la vie. Qui n'aura plaisir à rechercher , dans tant de figures charmantes, le type de l'amour tel que l'entendait Molière ?

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Et donc, l'amour est d'abord un mouvement naturel; mais, par le mot de nature, gardons-nous de comprendre les excitations instinctives du corps ou de l'imagination, faites pour être dominées et non obéies : il veut dire ici cette nature humaine en laquelle Cicéron a justement affirmé qu'il faut chercher la source de la conduite et du devoir, parce que c'est une nature essentiellement raisonnable (1).

Oui, l'imprescriptible raison règne dans l'amour vrai, en fait la grandeur, la. bonté, la durée, l'énergie. L'amour vrai ne naît point au hasard, par une

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(1) Cicéron, De Officiis, lib. I, cap. IV : « Eademque natura vi rationis, etc. »

Voir toutefois, sur cette nature de Cicéron, notre thèse latine : Unde hauriantur et quomodo sanciantur M. T. Ciceronis Officia.

séduction des sens, par une fascination des yeux , ni même par un agrément de l'esprit : tous ces charmes ne produisent que des caprices passagers, d'autant plus vite éteints qu'ils sont nés plus soudainement (1), comme les belles passions de don Juan (2) ou les vieux désirs d'Harpagon (3). Il naît d'une conformité des âines, qui sentent, par un penchant dominateur, qu'elles sont faites de manière à être heureuses ensemble : une vue intérieure fait découvrir à chacune d'elles que l'autre possède les qualités nécessaires pour le bonheur commun; et on irrésistible attrait les pousse

à se chercher et à s'unir pour la vie. Cet attrait, ce n'est point la grâce du corps qui l’excite : la beauté n'est capable de produire l'amour que parce qu'elle est l'interprète de l'âme qui la vivifie. Souvent, ce n'est qu'après des recherches lenles et des erreurs cruelles, qu'une personne en découvre enfin une autre qui puisse l'aimer et qu'elle puisse aimer (4). Si quelquefois des circonstances

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(1) La Bruyère dit que « l'amour qui naît subitement est le plus long à guérir » (Les Caractères , Du Caur); mais je crois qu'il dépeint plutôt les accidents que l'essence même de l'amour.

(2) Le Festin de Pierre, act. I, sc. II; act. II, sc. 11, V; act. IV, sc. IX, X. (3) L'Avare, act. II, sc. Vr; act. III, sc. IX-XII.

Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer
Aussitôt qu'on le voit prend droit de nous charmer,
Et qu’un premier coup d'ail allume en nous les flammes

Où le ciel en naissant a destiné nos âmes ! La Princesse d'Elide, act. I, sc. I. Clitandre a commencé par offrir ses veux à Armande avant de trouver son Henriette (les Femmes savantes, act. I, sc. 11). Alceste s’use à vouloir aimer Gélimène (le Misanthrope, act. I, sc. 1; act. IV, sc. III), etc.

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romanesques concourent à cette rencontre, elles sont l'occasion, non la cause de l'amour. Les hasards qui semblent le faire naître dans plus d'une pièce de Molière n'ont guère plus d'importance que les dénoûments qui le couronnent : ce sont des nécessités de la comédie, qui ne peut commencer ni finir sans prétexte. Ce n'est pas en somme pour avoir été sauvée des eaux par lui qu'Elise aime Valère (1); l'ardente passion qui fait tout braver à Octave n'a pas été causée par les cheveux épars et la simple futaine de Zerbinette (2). Mais, en de telles aventures, les âmes se montrent; le bon naturel de l'esclave égyptienne paraît dans son affection pour sa vieille nourrice; la noblesse de Cléante éclate dans son ardeur à embrasser la défense d'une femme inconnue (3). Ces ressorts aident le poëte à hâter sans invraisemblance la liaison des cours qu'il est obligé d'unir en quelques scènes; et pourtant, ce court espace lui suffit aussi pour montrer que l'amour vrai est l'amour des âmes, faites

par Dieu avec le tendre et noble penchant de se donner tout entières à des âmes dignes d'elles. Les belles âmes sont ainsi faites par nature ; et la nature qui les pousse à aimer est aussi irrésistible que la nature qui leur fait connaître le vrai et pratiquer le bien. Sans doute tous les instincts de notre ame, qui sont les invariables points de départ de la morale, peuvent être égarés de leur voie et détournés

(1) L'Avare, act. I, sc. I.
(2) Les Fourberies de Scapin, act. I, sc. III.
(3) Le Malade imaginaire, act. I, sc. V.

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vers les aberrations les plus funestes ; mais ils existent quand même, et vivent immortels au milieu des erreurs et des misères, même des dégradations de l'humanité : le philosophe qui les décrit, le poëte qui les peint, sont des hommes utiles.

A travers les intrigues de ses comédies, Molière a peint l'amour naturel (1), instinct des cæurs honnêtes : c'est un service qu'il a rendu à ses semblables. Ses amoureus sont autant d'heureux exemples du cour humain suivant naturellement un de ses plus précieux penchants; et, de tous ces tableaux vivants, ressort doucement la figure de l'amour vrai , naturel, partant moral.

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Comme les plantes et les animaux en leur printemps, c'est dans la fleur de l'âge et de l'esprit que l'homme et la femme, emportés réciproquement vers un être digne d'eux, s'aimeront avec toute l'ardeur de la jeunesse et du cour, toute la noblesse des âmes pures et élevées (2). Leur passion sera d'autant plus vive et plus belle, qu'ils seront plus parfaits; car toute vertu , toute intelligence, toute grâce les rendront plus propres à éprouver et à inspirer

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(1) Voir plus haut, p. 124.

(2) Les amours de la femme incomprise, de la femme de quarante ans n'ont été peints par Molière que pour exciter le rire fou, comme Bélise des Femmes savantes ou la Comtesse d'Escarbagnas. Quant aux amours obliques ou contre nature qui remplissent nos romans et nos drames contemporains , il n'en parle jamais : ces aberrations maladives ou , tranchons le mot, vicieuses, sont absolument inconnues à sa saine raison. Voir plus loin, p. 142; les restrictions à faire à cet éloge se trouvent plus loin, chap. IX.

l'amour. C'est pour eux seuls, pour eux tout entiers qu'ils s'aimeront, ardents à poursuivre une union indissoluble, dans laquelle ils trouveront ce qui manque à leur solitude : la joie d'être deux à vivre, à souffrir (1).

Regardez Henriette et Clitandre (2) : n'est-ce pas la nature même qui porte l'une à l'autre ces deux personnes accomplies ? Ce sentiment, à l'âge où ils sont le mieux faits pour en jouir, ne vient-il pas développer et ennoblir toutes les qualités du ceur et de l'esprit qu'ils possédaient déjà (3) ? Et quand le bonhomme Chrysale, en les voyant s'aimer de si bon ceur, s'écrie :

Ah! les douces caresses!
Tenez, mon coeur s'émeut à toutes ces tendresses ;
Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours,
Et je me ressouviens de mes jeunes amours (4),

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qui n'a devant les yeux cet amour pur et naturel, plein de joie et d'honneur, que Phèdre dépeint avec tant de vérité dans son désespoir de n'en pouvoir jouir :

Hélas! ils se voyoient avec pleine licence!
Le ciel de leurs soupirs approuvoit l'innocence ;
Ils suivoient sans remords leur penchant amoureux ;
Tous les jours se levoient clairs et sereins pour eux (5)!

(1) Et de deux cæurs brisés l'âpre conformité Faisait de deux malheu félicité.

De Lamartine , Jocelyn.
(2) Les Femmes savantes.
(3) Oui, cette passion, de toutes la plus belle ,

Traîne dans un esprit cent vertus après elle ;
Aux nobles actions elle pousse les cours, etc.

La Princesse d'Elide, act. I, sc. I.
(4) Les Femmes savantes, act. III, sc. IX.
(5) J. Racine, Phèdre, act. IV, sc. VI.

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