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romanesques concourent à cette rencontre, elles sont l'occasion, non la cause de l'amour. Les hasards qui semblent le faire naître dans plus d'une pièce de Molière n'ont guère plus d'importance que les dénoûments qui le couronnent : ce sont des nécessités de la comédie, qui ne peut commencer ni finir sans prétexte. Ce n'est pas en somme pour avoir été sauvée des eaux par lui qu'Elise aime Valère (1); lardente passion qui fait tout braver à Octave n'a pas été causée par les cheveux épars et la simple futaine de Zerbinette (2). Mais, en de telles aventures, les âmes se montrent; le bon naturel de l'esclave égyptienne paraît dans son affection pour sa vieille nourrice; la noblesse de Cléante éclate dans son ardeur à embrasser la défense d'une femme inconnue (3). Ces ressorts aident le poëte à hâter sans invraisemblance la liaison des cours qu'il est obligé d'unir en quelques scènes; et pourtant, ce court espace lui suffit aussi pour montrer que l'amour vrai est l'amour des âmes, faites par Dieu avec le tendre et noble penchant de se donner tout entières à des âmes dignes d'elles. Les belles âmes sont ainsi faites par nature ; et la nature qui les pousse à aimer est aussi irrésistible que la nature qui leur fait connaître le vrai et pratiquer le bien. Sans doute tous les instincts de notre ame, qui sont les invariables points de départ de la morale, peuvent être égarés de leur voie et détournés

(1) L'Avare, act. I, sc. I.
(2) Les Fourberies de Scapin, act. I, sc. III.
(3) Le Malade imaginaire, act. I, sc. y.

vers les aberrations les plus funestes ; mais ils existent quand même, et vivent immortels au milieu des erreurs et des misères, même des dégradations de l'humanité : le philosophe qui les décrit, le poëte qui les peint, sont des hommes utiles.

A travers les intrigues de ses comédies, Molière a peint l'amour naturel (1), instinct des cours bonnêtes : c'est un service qu'il a rendu à ses semblables. Ses amoureus sont autant d'heureux exemples du cour humain suivant naturellement un de ses plus précieux penchants; et, de tous ces tableaux vivants, ressort doucement la figure de l'amour vrai, naturel, partant moral.

Comme les plantes et les animaux en leur printemps, c'est dans la fleur de l'âge et de l'esprit que l'homme et la femme, emportés réciproquement vers un être digne d'eux, s'aimeront avec toute l'ardeur de la jeunesse et du cæur, toute la noblesse des âmes pures et élevées (2). Leur passion sera d'autant plus vive et plus belle, qu'ils seront plus parfaits; car toute vertu , toute intelligence, toute grâce les rendront plus propres à éprouver et à inspirer

(1) Voir plus haut, p. 124.

(2) Les amours de la femme incomprise, de la femme de quarante ans n'ont été peints par Molière que pour exciter le rire fou, comme Bélise des Femmes savantes ou la Comtesse d'Escarbagnas. Quant aux amours obliques ou contre nature qui remplissent nos romans et nos drames contemporains , il n'en parle jamais : ces aberrations maladives ou , tranchons le mot, vicieuses, sont absolument inconnues à sa saine raison. Voir plus loin, p. 142; les restrictions à faire à cet éloge se trouvent plus loin, chap. IX.

l'amour. C'est pour eux seuls, pour eux tout entiers qu'ils s'aimeront, ardents à poursuivre une union indissoluble, dans laquelle ils trouveront ce qui manque à leur solitude : la joie d'être deux à vivre, à souffrir (1).

Regardez Henriette et Clitandre (2) : n'est-ce pas la nature même qui porte l'une à l'autre ces deux personnes accomplies ? Ce sentiment, à l'âge où ils sont le mieux faits pour en jouir, ne vient-il pas développer et ennoblir toutes les qualités du ceur et de l'esprit qu'ils possédaient déjà (3) ? Et quand le bonhomme Chrysale, en les voyant s'aimer de si bon coeur, s'écrie :

Ah! les douces caresses !
Tenez, mon caur s'émeut à toutes ces tendresses ;
Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours,
Et je me ressouviens de mes jeunes amours (4),

qui n'a devant les yeux cet amour pur et naturel , plein de joie et d'honneur, que Phèdre dépeint avec tant de vérité dans son désespoir de n'en pouvoir jouir :

Hélas! ils se voyoient avec pleine licence !
Le ciel de leurs soupirs approuvoit l'innocence;
Ils suivoient sans remords leur penchant amoureux ;
Tous les jours se levoient clairs et sereins pour eux (5)!

(1)

Et de deux cours brisés l'âpre conformité
Faisait de deux malhei félicité,

De Lamartine , Jocelyn.
(2) Les Femmes savantes.
(3) Oui, cette passion, de toutes la plus belle ,

Traine dans un esprit cent vertus après elle ;
Aux nobles actions elle pousse les coeurs, etc.

La Princesse d'Elide, act. I, sc. I.
(4) Les Femmes savantes, act. III, sc. IX.
(5) J. Racine, Phèdre, act. IV, sc. vi.

Ce charme d'une affection naturelle dans des âmes pures, Molière le montre maintes fois sur son théâtre; et chaque fois c'est avec une émotion nouvelle qu'on s'intéresse de ceur à ces simples et touchantes passions, qu'elles entraînent les dieux mêmes et les nymphes comme Amour et Psyché (1), ou les valets et les servantes comme Covielle et Nicole (2). C'est l'Eternel amour qu'il sait peindre et varier à l'infini , toujours le même et toujours nouveau comme la parure des champs (3), un et divers comme les visages des mille nymphes toutes soeurs qui peuplaient l'océan d'Ovide (4).

Don Garcie et done Elvire, don Alphonse et done Ignès du Prince Jalous, montrent, dans une dignité princière, les mêmes sentiments vrais et naturels qui animent Isabelle et Valère dans l'Ecole des Maris, et qui , dans l'Ecole des Femmes, produisent le délicieux épanouissement de la jeune âme

(1) Voir, sur l'Amour ingénu de Psyché, Saint-Marc Girardin , Cours de Littérature dramatique, t. IV, 11. M. Saint-Marc Girardin ne rend pas justice à Molière en attribuant la pièce à Corneille. Jusque dans les vers faits par le grand Corneille, on sent l'inspiration de Molière, et je ne crois pas qu'il y ait de gloire littéraire plus grande que celle-là : Molière faisant travailler Corneille!

(2) Le Bourgeois gentilhomme, act. III. VII-X.

(3) « La nature veut toujours être nouvelle , est vrai ; mais elle reste toujours la même... A côté d'une fleur fanée pait une fleur toute semblable, et des milliers de familles se reconnaissent sous la rosée aux premiers rayons du soleil. Chaque matin, l'ange de vie et de mort apporte à la mère commune une nouvelle parure; mais toutes ces parures se ressemblent. » A. de Musset, André del Sarto, act. I, SC. V. (4)

Facies non omnibus una ,
Nec diversa tamen, qualem decet esse sororum.
Ovide , Metamorph., lib. II, v. 13.

d'Agnès (1). Même dans une pièce de commande écrite en quinze jours, comme les Fâcheux , l'amour d'Orphise et d'Eraste (2) est supérieur à tous les amours de roman dont Scudéri donnait alors si libéralement des volumes (3). Qui peut repenser sans charme à tous ces amoureux du Dépit , des deux Ecoles, de la Princesse d'Elide, de l'Amour médecin , du Misanthrope, du Médecin malgré lui , de Mélicerte , de l'Amour peintre , du Tartuffe, de l'Avare , de M. de Pourceaugnac, des Amants magnifiques, du Bourgeois gentilhomme , de Psyché, des Fourberies de Scapin , de la Comtesse d'Escarbagnas , des Femmes savantes , du Malade imaginaire (4) ? Dieux, princes, bergers, bourgeois, gentilshommes , valets, on en trouve partout sans qu'on songe jamais à s'en plaindre : Célie, Hippolyte, Lucile, Elvire, Isabelle , Agnès, Lucinde, Eliante, Mariane , Elise, Julie, Eriphile, Psyché, Zerbinette, Hyacinthe, Henriette, Angélique, je vous aime, avec vos Lélies , vos Léandres , vos Erastes, vos Valères, vos Horaces,

(1) Dans l'auteur original (Maria de Zayas, Nouvelles, la Précaution inutile ; voir la traduction de Scarron dans ses Nouvelles tragi-comiques), l'Agnès n'apprend d'un amant brutal que la pratique sensuelle du plaisir , et reste aussi solte après qu'avant. La supériorité de Molière est aussi grande au point de vue moral qu'au point de vue de l'art : Tout ce qu'il a touché se convertit en or.

Boileau , Art poétique, ch. III, v. 298. (2) Les Fâcheux, act. 1, sc. I-IV, VI, VIII; act. II, sc. v, vi; act. III, SC. I, V, VI. (3) Bienheureux Scudéri, dont la fertile plume Peut tous les mois sans peine enfanter un volume !

Boileau, Satire II, à Molière, v. 77. (4) Voir , pour les restrictions à faire, plus loin , chap. IX.

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