Images de page
PDF
ePub

vos Orontes , vos Sostrates, vos Cléontes, vos Octaves , vos Cléantes, et vos Clitandres , doux noms et charmants souvenirs, aimables figures qui venez, au milieu des farces les plus risibles ou des peintures de caractère les plus hardies, apporter la grâce riante de vos jeunes amours !

Il est beau d'avoir conçu cette idée élevée d'un sentiment qui peut tomber si bas ; il est bien d'avoir exprimé que ce sentiment est une passion de l'âme, non un appétit du corps ; il est glorieux d'avoir montré sur la scène, dans des situations souvent délicates, le caractère chaste et spiritualiste de l'amour, quand tant d'auteurs ont cherché et cherchent encore le succès dans son étalage tout matériel , quand tant de critiques se prosternent devant la peinture corruptrice de ce qu'ils appellent l'amour physique.

Mais il est peut-être plus beau, meilleur , plus glorieux encore d'avoir su, en s'élevant dans ces régions supérieures et presque divines, rester sur la terre, et ne s'égarer jamais hors de la vie pratique et de la vérité humaine, là où Platon lui-même, emporté par son génie , s'envola hors de l'huma

nité (1).

Ici triomphe le bon sens de Molière, et ses peintures , par leur juste rapport avec la réalité, prennent un caractère particulièrement utile et moral. Oui, la source de l'amour est belle, pure, sublime : mais l'amoureux est homme ; et, pour aimer, il n'en est

(1) République , liv. IV; Phèdre.

pas moins aux prises avec toutes sortes de misères : il est jeune, il est jaloux, il est fou, il est sans courage et sans conduite, il est susceptible et déraisonnable, il manque de dignité, même d'honneur. Pour amener le bonheur qu'ils n'ont pas la raison di l'énergie de chercher par eux-mêmes , Lélie s'abandonne à un Mascarille (1), Ascagne à une Frosine (2). L'indiscret et vantard Horace va raconter d'abord sa passion à Arnolphe, au risque de perdre à jamais son Agnès (3). Dans l'Etourdi , le Dépit amoureux, l'Amour médecin, les deux Ecoles , le Médecin malgré lui , l'Avare, les Fourberies de Scapin, M. de Pourceaugnac , on voit sans cesse les amants tomber des sentiments les plus beaux dans les ruses les moins dignes, et employer des chemins honteux pour atteindre un but honorable qu'ils n'ont pas la constance de chercher par la seule roule de l'honneur.

C'est que nous sommes ainsi faits : l'amour le plas pur prend les confidents les plus méprisables (4); le cæur le plus respectueux pour sa maîtresse manque de respect à son père (6); l'âme la plus ferme, la plus sage, se désespère d'une chimère ou d'un doute (6) : pauvres amoureux, comme les voilà pour rien inquiels , jaloux, brouillés, perdus ! Et comme

(1) L'Elourdt.
(2) Le Dépit amoureux.
(3) L'Ecole des Femmes.
(4) M. de Pourceaugnac.
(5) Lélie dans l'Etourdi; Cléante dans l’Avare.

(6) Les amoureux du Dépit amoureux, du Prince jaloux, du Tartuffe, du Bourgeois gentilhomme, des Fâcheux, etc.

ils reviennent tout à coup de l'emportement à la soumission , du soupçon à l'aveuglement (1)! Quel mélange d'humilité sans bornes et d'amour-propre inflexible !

Et c'est la vérité : sous toutes ces erreurs et ces hésitations qui sont vraies, il y a l'amour vrai, qu'aucune puissance, aucun intérêt ne pourra arrêter , parce que les cours qu'il mène sont poussés par une puissance et un intérêt supérieurs à tous les autres (2). Cet amour aura une persévérance sans fin, une adresse inépuisable pour déjouer les desseins contraires et surmonter les obstacles (3). Ni la violence ni l'autorité ne pourront rien sur lui que

l'exciter davantage à une noble révolte (4). Il inspirera aux âmes les plus timides un courage inconnu, une résolution inébranlable (5). Il apprendra aux plus rudes caractères des délicatesses infinies, des douceurs angéliques (6). Il sera dévoué et fidèle absolument (7). Il deviendra la vie même de ceux dont il s'empare (8). Il leur fera un devoir formel de la

(1) Voir particulièrement le Déplt amoureux, act. IV, sc. III; le Tartuffe, act. II, sc. IV; le Misanthrope, act. IV, sc. III; le Bourgeois gentilhomme, act. III, sc. X.

(2) Cleante et Valère dans l’Avare; Henriette dans les Femmes savantes ; Angélique dans le Malade imaginaire.

(3) Voir surtout l’Avare, M. de Pourceaugnac, les Femmes savantes.

(4) L'Amour médecin , l'Amour peintre , le Médecin malgré lui, l'Ecole des Femmes, l'Ecole des Maris, etc.

(5) Les deux Ecoles, Psyché.
(6) Les deux Ecoles , le Misanthrope.
(7) Les Femmes savantes.

(8)' Il est inutile de multiplier les notes : il faudrait pour chacun de ces articles citer presque tous les amoureux de Molière.

franchise sans réserves (1). Il sera pur (2):

: jamais un amant, qui aime de l'amour peint par Molière, ne songera à faire sa maîtresse de son amante, ou plutôt ce mot de maîtresse deviendra chaste dans sa bouche et dans sa pensée ; il sera toujours ému de respect devant celle en qui il vénère sa propre dignité et son honneur même. Tout cela surnage audessus de toutes les intrigues et de toutes les faiblesses ; tout cela est exprimé ou indiqué avec une mesure et une justesse qui donnent à l'ensemble de ces peintures d'amour un caractère général de moralité, et qui placent le théâtre de Molière à une distance infinie au-dessus de l'immense majorité des drames et des romans d'amour (3).

Mais, dans ce grand enseignement, il est un point précis sur lequel le maître a insisté avec une persistance due à la fois au défaut de son siècle et au caractère de son âme : c'est la coquetterie.

La coquetterie est incompatible avec l'amour, parce qu'elle est égoïsme et parce qu'elle est mensonge. Célimène n'aime point, parce qu'elle est coquette : ce vice la rend incapable de comprendre la seule passion vraie qu'elle ait inspirée dans toute la cour de galants qui l'obsède (4). La prude Arsinoé ne

(1) Voir plus loin, p. 137.

(2) C'est le caractère de ce théâtre, où on ne voit ni fille tombée, ni courtisane. Voir cependant les réserves à faire , chap. IX.

(3) On est ici en contradiction avec Bossuet, Maximes et réflexions sur la comédie, chap. V. Voir plus loin, p. 145, note 1, et chap. XII.

(4) Le Misanthrope, act. IV et V. Voir plus haut , chap. VI, page 112.

peut pas davantage connaître l'amour dans la coquetterie de vertu que son âge lui impose (1). Armande et Bélise, dans leur coquetterie de pédantes, ne soupçonnent point ce que c'est qu'aimer (2), et la comtesse d'Escarbagnas, dans sa coquetterie de vieille provinciale, montre en caricature extravagante quelle distance de la terre au ciel il y a de la coquetterie à l'amour (3).

Molière a dit cette vérité au milieu d'une société où le raffinement de l'esprit faisait, dans les meilleurs salons, prendre à la coquetterie la place et le nom de

(1) Le Misanthrope, act. III, sc. IV-VII. Il y avait alors de la coquetterie jusque dans la dévotion : la préclosité avait envahi le ciel même, et véritablement les quiétistes étaient des précieuses dévotes ; elles parlaient un style incroyable :

Le contemplatif sent et comprend ce qu'il dit;
Mais la chair n'entend pas la langue de l'esprit.
Ah ! que ne pouvez-vous vous élever, madame,
Au sommet de l'esprit, dans le donjon de l'âme,
Et là, dans une sainte insensibilité ,
Voir sous ces mots obscurs luire la vérité !
Là, dans l'être divin toute déifiée,
Vide du monde entier, et désappropriée ,
Une âme s'enveloppe en son état passif ,
Et, sans pouvoir produire un acte discursis,
Des objets d'ici-bas arrête l'imposture,
Et de ses facultés serre la ligalure.
L'entendement d'admet, dans ce repos central,
Rien qui soit aperçu , rien qui soit nominal,
Nulle opération d'effort ou d'industrie :
Suppression de veux, extinction de vie ,
Du corps d'avec l'esprit séparabilité,

Surtout exclusion de mercénarité, etc.
Fléchier, Dialogue quatrième sur le Quiétisme, dans les Euvres mélées de
M. Fléchler, évêque de Nismes, Paris, Jacques Estienne, 1712. Lire ces quatre
dialogues, très-curieux, très-sensés, et très-bien écrits.

(2) Les Femmes savantes, act. I, sc. I, II, IV.
(3) La Comtesse d'Escarbaynas, sc. 11,EXV-XXII.

« PrécédentContinuer »