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terie et de la débauche. Les romanciers peuvent séparer ces choses : mais c'est un mensonge à la réalité comme à la morale , et c'est par ce mensonge que leurs ouvres sont souvent funestes. Molière fait justice de l'illusion que l'amour puisse exister entre les âmes seules , et que l'homme ait ainsi la puissance de séparer en deux le corps et l'esprit , qui font une seule et même personne. Bélise est folle , avec son galimatias de langage pudibond et de sentiments épurés, comme Tartuffe est infâme avec sa lubricité capide. L'union purement spirituelle est , sauf quelques exceptions bien rares, aussi insensée que l'union seulement sensuelle est ignoble : c'est une utopie de prôner l’une sans l'autre, pour nous transformer en anges ou en bêtes.

La question du mariage n'est point à discuter dans une société polie, et je ne sais pas de société si grossière où elle ne soit résolue par l'instinct de l'humanité. Mais la politesse même et le raffinement de l'esprit et du corps rendent quelquefois la pratique du mariage plus difficile. Dans l'intimité d’êtres trèsdélicats et très-sensibles, les causes d'irritation, d'ennui, de douleur se multiplient presque à l'infini : si bien qu'en face de tant de difficultés et de peines incessantes, l'idée de l'obligation et de la nécessité finit par s’amoindrir, et disparaît même aux yeux de certains esprits malades de délicatesse ou de tempérament.

Molière, dans la société polie du dix-septième siècle, et dans l'élite même de cette société, vit des roués et des précieuses. Il s'en prit d'abord aux précieuses.

Lorsque Madelon , qui veut s'appeler Polyscène , et de sa vie à Paris faire un roman comme ceux de Mandane et de Clélie, trouve irrégulier le procédé des amants qui débutent d'abord par le mariage, n'est-ce pas la raison même qui répond , avec la triviale énergie de Gorgibus : « Et par où veux-tu donc qu'ils débutent ? par le concubinage ? » Puis, après cette boutade arrachée à son bon sens par les visions de deux folles achevées, il ajoute, avec la dignité de l'honnête homme et du père : « Le mariage est une chose sacrée, et c'est faire en honnêtes gens que de débuter par là (1). »

Chacun a dans la mémoire l'excellente scène où Clitandre ne peut venir à bout de persuader à Bélise que ce n'est ni à elle ni à sa pudeur qu'il en veut (2); et ce personnage burlesque est la plus juste critique du parfait amour, par lequel beaucoup de femmes essaient de se tromper elles

mêmes et d'excuser des liaisons destinées nécessairement à aller plus loin.

Bien plus, la jolie et coquette Armande , qui s'est laissée prendre aux célestes théories

De l’union des cours où les corps n'entrent pas (3),

y perd un honnête mari et le bonheur domestique.

(1) Les Précieuses ridicules, sc. V.
(2) Les Femmes savantes, act. I, sc. IV.
(3) Id., act. IV, sc. II.

Et comme si ce n'était pas assez de cette évidente leçon , Molière trouve moyen, quand il met en présence la fille philosophe et la fille qui veut un époux et un ménage, de mellre toute la grâce et toute la pudeur du côté de celle-ci , et de faire dire à celle-là des obscénités dans son haut style, avec ses prétentions de ne connaître point les chaînes des sens ni de la matière (1). Bien plus encore, en face d'un homme, d'un amant, c'est l'homme et l'amant raisonnable dont le langage est chaste, et c'est la femme éthérée qui parle des sentiments brutaux, du commerce des sens, des noeuds de chair et des sales désirs (2).

Tout cela est très-comique et très-sérieux : la vérité banale, et pourtant sans cesse attaquée par des utopistes des deux sexes , que le mariage est la base et la moralité de toute société humaine, n'a pas été proclamée plus haut, dans les ouvrages les plus graves, que dans les scènes les plus risibles de Molière.

Quand don Juan fait sa belle tirade contre le mariage et le fauw honneur d'être fidèle, quand il demande à Sganarelle , ébloui par son éloquence sophistique , ce qu'il a à dire -dessus , le timide bon sens de Sganarelle répond : « Ma foi, j'ai à dire... Je ne sais que dire : car vous tournez les choses d'une manière qu'il semble que vous avez raison, et cependant il

(1) Les Fe

savantes, act. I, sc. 1. (2) Id., act. IV, SC II. Voir plus haut, chap. V, p. 92.

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est vrai que vous ne l'avez pas... Je suis tant soit peu scandalisé de vous voir tous les mois vous marier comme vous faites, et vous jouer ainsi d'un mystère sacré (1)... » Et quand Sganarelle n'est pas bridé par la crainte, il ne se gêne pas pour appeler cet épouseur à toutes mains « le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien , diable, un turc, un hérétique, qui ne croit ni ciel, ni saint, ni Dieu , ni loup-garou (2); qui passe cette vie en véritable bête brute; un pourceau d'Epicure, un vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à toutes les remontrances chrétiennes qu'on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons (3).

Qui ne rit encore, en repensant au refrain terrible qui met en fuite le pauvre Pourceaugnac :

))

La polygamie est un cas
Est un cas pendable (4)?

Les paroles de Sganarelle ne sont que celles d'un valet ridicule, et le refrain qui ahurit M. de Pourceaugnac

que le couronnement d'une farce folle; mais sous ce ridicule et cette folie demeure et brille une vérité morale de premier ordre, affirmée nettement par Henriette et Clitandre dans les Femmes sa

n'est

(1) Le Festin de Pierre, act. I, sc. IV.

(2) L'étude de Molière est infinie : je demande qu'on réfléchisse à ces deux gradations, et à ce qu'elles contiennent d'idées, de bon sens, d'indulgence,

d'esprit et d'ironie.

(3) Le Festin de Pierre, act. I, sc. I.
(4) M. de Pourceaugnac, act. II, sc. XI.

vantes , prouvée implicitement de la manière la plus victorieuse et la plus touchante par Elmire dans le Tartuffe.

Quand Armande fait fi du mariage, se plaint de ce qu'il offre de dégoûtant , de la sale vue sur laquelle il traîne la pensée, et qui fait frissonner, quand elle demande à sa soeur comment elle peut résoudre son caur aus suites de ce mot, c'est la nature, c'est la raison, c'est la morale qui répond par la gracieuse bouche d'Henriette :

Les suites de ce mot, quand je les envisage,
Me font voir un mari, des enfants, un ménage ;
Et je ne vois rien là, si j'en puis raisonner,
Qui blesse la pensée et fasse frissonner (1).

En vain les débauchés comme don Juan persiflent la constance ridicule « de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux (2); » en vain les hypocrites comme Tartuffe disent :

Le ciel défend , de vrai , certains contentements,
Mais on trouve avec lui des accommodements...
Le scandale du monde est ce qui fait l'offense ,
Et ce n'est pas pécher que pécher en silence (3);

(1) Les Femmes savantes, act. 1, sc. I. - Voir plus haut, chap. V, p. 91. (2) Le Festin de Pierre, act. I, 'SC. II. (3) Le Tartuffe , act. IV, sc. v.

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