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en vain les raffinées comme Armande trouvent que c'est « jouer un petit personnage »

De se claquemurer aux choses du ménage,
Et de n'entrevoir point de plaisirs plus touchants
Qu'une idole d'époux et des marmots d'enfants (1): –

l'homme et la femme ont par nature un penchant qui les porte à s'aimer ; et cet amour, peut, doit être satisfait par le mariage seulement. Le bon sens le dit, et Molière le répète par la voix de la fille fraiche, spirituelle et chaste qui dit du fond du coeur :

Et qu'est-ce qu'à mon âge on a de mieux à faire ,
Que d'attacher à soi par le titre d'époux
Un homme qui vous aime et soit aimé de vous ;
Et de cette union , de tendresse suivie,
Se faire les douceurs d'une innocente vie (2)?

par la voix de l'homme honnête et sensé qui dit avec autant d'esprit que de raison :

J'aime avec tout moi-même ; et l'amour qu'on me donde
En veut , je vous l'avoue , à toute la personne...
Je vois que dans le monde on suit fort ma méthode,
Et que le mariage est assez à la mode ,
Passe pour un lien assez honnête et doux... (3).

Ce lien honnête seul peut satisfaire l'amour vrai sans blesser le respect et la pudeur qui en sont un

(1) Les Femmes savantes, act. I, sc. I.
(2) Id., act. I, sc. I.
(3) Id., act. IV, sc. II.

caractère essentiel (1); ce lien honnête seul peut assurer l'avenir des enfants, pour lesquels il n'y a que honte et malheur sans père et sans mère (2); ce lien honnête enfin seul peut fonder l'estime et l'échange de devoirs qui constitue la famille, et par suite la société.

Que deviendrait Orgon et sa maison, si Elmire n'était que sa seur, ou son amie, ou sa maîtresse, enfin toute autre que sa femme ? Qui donc aurait le dévouement de considérer comme une obligation le salut de la fille, du père, de la fortune ? Qui donc surtout, excepté la femme, pourrait affronter l'épreuve qui est le seul moyen de démasquer le traître ? Et le traître, pourquoi donc est-il si criminel, pourquoi son adultère paraît-il si odieux, sinon parce qu'il attaque une chose sacrée , l'union sur laquelle repose la famille (3) ?

Cet enseignement, qui devient sérieux presque jusqu'au tragique, se retrouve tout comique, mais non moins formel, dans le dévouement de Mme Jourdain pour son fou de mari (4) ; et certes c'est elle , si peu gracieuse qu'elle soit, qui a le beau rôle , quand elle dit à la belle marquise Dorimène , qu'elle trouve en partie fine chez son mari : « Pour une grande dame, cela n'est ni beau ni honnête à vous, de mettre de la dissension dans un ménage, et de souffrir que mon mari soit amoureux de vous (1). »

(1) Voir plus haut, chap. VII, p. 133. (2) Célie dans l'Etourdi; Isabelle et Agnès dans les deux Ecoles. (3) Voir sur Tartuffe , plus haut, chap. II, p. 29; et sur Elmire, chap. VI,

p. 105.

(4) Le Bourgeois gentilhomme, act. III, sc. III-VII, XII.

Il n'y a pas à hésiter sur l'opinion ni sur l'influence de Molière en fait de mariage : le mariage est une chose sainte à laquelle sont obligés les honnêtes gens qui s'aiment ; c'est un lien honnête :

Mais doux ? ? Oui, au début, comme dit le bonhomme Anselme, qui est positif, et qui, en vrai négociant , trouve qu'il n'y a pas de mariage raisonnable sans argent :

Quand on ne prend en dot que la seule beauté,
Le remords est bien près de la solennité ;
Et la plus belle femme a très-peu de défense
Contre cette tiédeur qui suit la jouissance.
Je vous le dis encor : ces bouillants mouvements,
Ces ardeurs de jeunesse et ces emportements,
Nous font trouver d'abord quelques nuits agréables.
Mais ces félicités ne sont guère durables,
Et notre passion, alentissant son cours,
Après ces bonnes nuits donne de mauvais jours.
De là viennent les soins, les soucis , les misères ,
Les fils déshérités par le courroux des pères... (2).

Et que

sont les soucis matériels, auprès de tous ceux de l'esprit et du cour, l'ennui, le dégoût, l'irritation, la haine même qui résulte du choc journalier des caractères ; sans compter les inquiétudes, les dou

(1) Le Bo ryevis gentilhomme, act. IV, sc. II. . (2) L'Etourdi, act. IV, sc. IV.

leurs, les jalousies, les infidélités et les coups ? Le mariage est la boîte de Pandore.

Voici le chapitre scabreux où la délicatesse infinie du poële moraliste paraît encore plus admirable que son inébranlable raison. Le mariage est dous, mais à une condition indispensable : c'est qu'il soit le noud bien assorti (1) qui lie deux personnes portées par la nature à s'aimer, et décidées par la raison à accepter patiemment les charges nécessaires qu'il impose. Clitandre et Henriette offrent à la fois l'exemple de l'union naturelle et de l'union raisonnable. Comme ils s'aiment! comme leurs caractères sont faits pour se plaire, et leurs cæurs pour se comprendre (2) ! Et pourtant, comme, parmi ces grands élans d'amour, ils songent sérieusement aux enfants , au ménage (3), à la fortune même (4), en tant qu'indispensable pour rendre le bonheur et la vie possibles !

Pour tout résumer en trois mots, le lien honnête et douw de Molière, c'est le mariage fait par amour ,

(1) Les Femmes savantes, act. I, sc. I.
(2) Voir plus haut, chap. VII, p. 128.
(3) Les Femmes savantes, act. I, sc. I.

(4) Id., act. V, sc. v. Quand Henriette se croit ruinée, et que Clitandre veut l'épouser quand même, elle dit tristement :

Rien n'use tant l'ardeur de ce noeud qui nous lie
Que les fâcheux besoins des choses de la vie ;
Et l'on en vient souvent à s'accuser tous deux

De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux. Et ces sérieuses réflexions sont de la même personne qui dit si franchement son fait à Trissotin (act. V, sc. 1), et qui aime si sincèrement, qu'elle se jettera dans un couvent s'il lui faut renoncer à Clitandre (act. IV, sc. VIII).

nature et raison : rare alliance sans laquelle il ne peut absolument être heureux. Si la nature y manque, c'est l'Ecole des Maris ou l'Ecole des Femmes (1); - si la raison, c'est « le beau mariage de la jeune Dorimène, fille du seigneur Alcantor, avec le seigneur Sganarelle, qui n'a que cinquante-trois ans... O le beau mariage, qui doit être heureux, car il donne de la joie à tout le monde, et fait rire tous ceux à qui on en parle (2); »

si l'amour,

Savez-vous bien qu'on risque un peu plus qu'on ne pense
A vouloir sur un cour user de violence;
Qu'il ne fait pas bien sûr , à vous le trancher net,
D'épouser une fille en dépit qu'elle en ait;
Et qu'elle peut aller, en se voyant contraindre,
A des ressentiments que le mari doit craindre (3)?

Cette triple leçon est reprise sans cesse,

de cent manières diverses, et il n'y a, pour ainsi dire, pas une comédie où elle ne se trouve plus ou moins accentuée.

Si le mariage n'a d'autre mobile que la volupté, il devient semblable aux mariages de don Juan, où « lorsqu'on est maître une fois, il n'y a plus rien à souhaiter, et tout le beau de la passion est fini (4): »

Si on y est poussé par l'orgueil d'une noble al

(1) Sur les deux Ecoles, voir plus haut, chap. V, p. 96.
(2) Le Mariage forcé, sc. II, III.
(3) Les Femmes savantes, act. V, sc. I.
(4) Le Festin de Pierre, act. 1, sc. II.

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