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liance, il tourne comme le mariage de George Dandin , « qui est une leçon bien parlante (1). »

Si l'on épouse par intérêt d'argent, les maris sont des Trissotins et des Diafoirus (2), les femmes des Dorimènes et des Angéliques (3).

Si c'est par amour du bien-être et du pot-au-feu , on est traité comme Chrysale par Philaminte, ou comme Argant par Béline (4).

Si c'est par égoïsme et lubricité de vieillard, on a le sort des Arnolphes et des Sganarelles (5).

C'est, on le répète, une leçon variée à l'infini et toujours la même ; c'est l'affirmation continuelle que le mariage ne peut être bon ni heureux s'il ne repose sur une affection naturelle, un dévouement réciproque, et un profond sentiment du devoir. Ah ! sans doute, ceux qu'une passion déraisonnable fait passer outre à ces indispensables conditions, sont souvent bien innocents et bien excusables : Molière en fut lui-même un exemple (6) ; et il y a un stoïcisme amer dans la façon joviale dont il essaye

de

prouver qu'on doit porter en galant homme de certaines disgrâces (7).

(1) Le Mari confondu, act. 1, sc. I.
(2) Les Femmes savantes, le Malade imaginaire.
(3) Le Mariage forcé, le Mari confond u.
(4) Les Femmes savantes, Le Malade imaginaire.
(5) Le Cocu imaginaire, les deux Ecoles, le Mariage forcé.
(6) Voir plus haut, chap. VII, p. 122, note 2.

(7) Le Cocu imaginaire, sc. XVII; l'Ecole des Femmes, act. 1, sc. I; act. IV, sc. vili,

Mais ce malheur sans doute se pourrait éviter si l'on n'épousait pas comme Sganarelle ; si la nature dans toute sa pureté présidait à cette union ; si ceux qui s'unissent s'aimaient de l'amour vrai dépeint au précédent chapitre; si , considérant avec toute leur raison la gravité de ce qu'ils font, ils se donnaient l'un à l'autre avec une franchise et un abandon sans bornes, décidés à trouver tout l'un en l'autre (1); si l'aveuglement de la jalousie mal fondée ne venait pas troubler la sincérité de leur affection (2); si , une fois unis, ils continuaient, comme le recommande Ariste, à garder entre eux toutes les délicatesses et les prévenances de l'amour (3); si, comme dit Mlle Molière, le mariage ne changeait pas tant les gens (4) ; s'ils négligeaient moins leurs enfants, ces seconds liens des cours, qui viennent remplacer ceux de l'amour qui s'usent (5) ; s'ils se consacraient résolûment aux soins de la maison commune (6) ; si l'homme, pénétré de sa dignité et de ses obligations , n'abdiquait pas comme Chrysale , et

(1) Le Misanthrope, act. V, sc. VII :

Puisque vous n'êtes pas , en des liens si doux,

Pour trouver tout en moi , comme moi tout en vous. (2) Le Dépit amoureux, le Cocu imaginaire, le Prince jaloux. Voir D. Nisard, Histoire de la littérature française, liv. III, chap. IX, $ 2.

(3) L'Ecole des Maris , act. I, sc. II. (4) L’Impromptu de Versailles, sc. 1 : « Le mariage change bien les gens. »

(5) Le Tartuffe, le Bourgeois gentilhomme , les Femmes savantes, le Malade imaginaire.

(6) Elmire dans le Tartuffe ; Mme Jourdain dans le Bourgeois gentilhomme.

ne tournait ni à l'Orgon ni au M. Jourdain ; si la femme renonçait franchement à être une Philaminte ou une Célimène , sans doute alors qu'on verrait plus de mariages heureux, et que les Elmires seraient moins rares.

Toute cette morale est dans Molière. Elle y est , et elle pénètre le lecteur sans qu'il s'en doute. Toutes les qualités qui peuvent assurer le bonheur conjugal sont prêchées : la confiance, la douceur, les soins réciproques, l'indulgence ; tous les devoirs imposés aux époux sont affirmés : affection, dévouement, secours, fidélité. Les escapades des maris sont traitées comme elles le méritent dans le tableau comique des amours du Bourgeois gentilhomme pour sa belle marquise ; et le Tartuffe restera toujours la peinture la plus crûment vraie, c'est-à-dire la condamnation la plus absolue de l'adultère.

On n'a pas de paroles pour faire ressortir la délicatesse et la perfection de cette morale supérieure, sentie par un cour d'une honnêteté rare, comprise par un génie d'une étendue étonnante, exprimée par un talent sans égal. Non-seulement cent personnages mis sous les yeux du spectateur offrent en exemple la morale du mariage ; mais encore, de tous les discours mis çà et là dans leur bouche, on peut tirer un ensemble de maximes, qui, réunies et mises en ordre, constituent un véritable code moral du marage : je demande de quel auteur dramatique ou de quel romancier on en peut tirer autant ?

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« Le mariage est une chose sainte et sacrée (1), une chaine à laquelle on doit porter toute sorte de respect (2). »

« On ne doit point se jouer d'un mystère sacré, et les libertins ne font jamais une bonne fin (3). »

II.

« Les suites du mariage sont des enfants et un ménage (4). »

III.

Cette union, de tendresse suivie , .
Doit faire les douceurs d'une innocente vie (5). »

IV.

« Le mariage est pour toute la vie, et de la dépend tout le bonheur (6). »

V.

« Un engagement qui doit durer jusqu'à la mort ne se doit jamais faire qu'avec de grandes précautions (7). »

(1) Les Précieuses ridicules, sc. V.
(2) Le Mari confondu, act. II, sc. III.
(3) Le Festin de Pierre, act. I, sc. il.
(4) Les Femmes savantes, act. 1, sc. I.
(5) Id., act. I, sc. I.

(6) Le Malade imaginaire, act. III, sc. Iv. Comparez, l'Avare, act. I, sc. VII: « Le mariage est une grande affaire; il y va d'être heureux ou malheureux toute sa vie. »

(7) L'Avare, act. I, sc. VII.

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VI.

« Un mariage ne sauroit être heureux, où l'inclination n'est pas (1). »

« On ne doit point avoir cette foiblesse extrême
De vouloir posséder un cour malgré lui-même (2). »

VII.

« Une grande inégalité d'âge, d'humeur et de sentiments rend un mariage sujet à des accidents très-fàcheux (3). »

VIII.

C'est « une sottise, la plus grande du monde, de vouloir s'élever au-dessus de sa condition (4). »

« Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients (5). »

IX.

« On doit chercher plus que toute autre chose à y mettre cette douce conformité, qui sans cesse y maintient l'honneur, la tranquillité et la joie (6). »

X.

« Donnez donc le temps de se connoître et de voir naître en soi l'un pour l'autre cette inclination si nécessaire à composer une union parfaite (7). »

(1) L'Avare, act. IV, sc. III.
(2) L'Ecole des Maris, act. III, sc. VI.
(3) L'Avare, act. I, sc. VII.
(4) Le Mari confondu, act. I, sc. I.
(5) Le Bourgeois gentilhomme, act. III, sc. XII.
(6) L'Avare, act. I, sc. VII.
(7) Le Malade imaginaire, act. II, sc. VII.

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