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C'est une vertu rare au siècle d'aujourd'hui,
Et je la voudrois voir partout comme chez lui (1).

Oui, on voudrait voir partout la sincérité et la vertu d’Alceste, avec plus d'indulgence et moins d'orgueil. Il se regarde comme trop au-dessus des autres pour pouvoir être homme d'honneur parmi eux (2): cet amour-propre, hélas ! c'est le défaut le plus enraciné dans le cour même des plus sages.

L'amour-propre tient assez de place dans le monde pour qu'un prétendu moraliste ait voulu qu'il soit le mobile de toutes nos actions (3). Molière a fait une guerre sans trêve à l'amour-propre. Il est vrai que c'est une des sources comiques les plus fécondes. Il n'y a pas une de ses pièces où ce défaut ne soit mis en scène : « C'est l'amour-propre qui a engendré les précieuses affectant un jargon inintelligible, et les savantes engouées de sciences qu'elles ne comprennent pas; les pédants si orgueilleux de leur érudition indigeste, et les beaux esprits si vains de leurs fadaises rimées ; le manant qui épouse la fille d'un gentilhomme, et le bourgeois qui aspire à passer pour gentilhomme lui-même; les prudes qui affichent une sévérité outrée, et les coquettes qui éta-. lent les conquêtes faites par leurs charmes; les mar

(1) Le Misanthrope, act. IV, sc. 1.
(2) Id., act. V, sc. VII.
(3) La Rochefoucauld , Maximes.

quis qui se vantent des dons de la nature, des bontés du roi et des faveurs des dames; et ce misanthrope lui-même dont il faut estimer la vertu, mais dont l'orgueil bourru fronde la vanité de tous les autres (1). »

Si l'amour-propre est le défaut le plus universel , il n'est pas le seul qui règne dans la bonne société : Molière a frappé avec non moins d'autorité sur l'habitude qu’ont les gens riches ou inoccupés, de médire sans cesse du prochain , et de trouver à blâmer partout (2). Comme il traite ces marquis oisifs, persuadés qu'il suffit d'un peu de fortune et de beaucoup de vanité pour être d'honnêtes gens et faire leur chemin dans le monde (3)! Comme il touche, dans la personne de Philinte (4), cette indulgence équivoque bien différente du dévouement de Cléante (5), inspirée moins par bienveillance réelle que par prudent intérêt, et trop voisine de l'indifférence égoïste pour que le moraliste ne la condamne point (6) !

(1) Auger , Discours préliminaire aux Euvres de Molière, 1819. (2) Le Misanthrope, act. II, sc. v.

(3) Les Précieuses ridicules, les Fâcheux, la Critique de l'Ecole des Femmes, l'Impromptu de Versailles, le Misanthrope, le Bourgeois gentilhomme.

(4) Le Misanthrope , act. 1, sc. I.
(5) Le Tartuffe. Voir plus loin, chap. XI.

(6) Le principal mérite du Philinte de Molière par Fabre d'Eglantine est de montrer à l'ouvre les caractères du Misanthrope. Alceste , malgré ses boutades, pousse le dévouement jusqu'à l'abnégation sublime; Eliante joint toute la grâce à toute la charité; Philinte tombe dans l'égoïsme indigne. Voir D. Nisard, Histoire de la Littérature française, liv. IV, chap. vi, § 6, Fabre d'Eglantine, le Philinte de Mollère.

Comme il flagelle tout ce qu'il y a de méprisable, de coupable, dans celle vie creuse, passée en amusements futiles, en conversations malignes, en satisfactions vaniteuses, sans travail ni but (1)!

Toute la galerie de portraits des Fâcheux (2) est une revue de cette société raffinée et inoccupée, qui pense bien faire tant qu'elle ne fait pas

clairement le mal. Nul n'échappe au fléau du ridicule (3) dont s'est armé Molière, ni le duelliste (4), ni le capitan (5), ni le musicien (6), ni le joueur (7), ni le chasseur (8). Mais, dans tous les plaisirs permis, utiles même, tant qu'ils ne deviennent pas des passions, c'est l'excès seulement que Molière condamne avec une verve sans pareille, en montrant combien deviennent maniaques et ridicules ceux qui, même dans leurs divertissements, se laissent aller au delà de la juste mesure.

L'égoïsme, forme plus accentuée et plus basse de l'amour-propre, est aussi une des matières universelles de Molière : les pères de l'Etourdi et du Dépit amoureux , égoïstes qui ne songent qu'à leur argent et

(1) Voir plus loin , chap. X. (2) 1661.

Voir A. Bazin, Notes historiques sur la vie de Molière,

ze part.

(3) La Bruyère, Les Caractères, Des ouvrages de l'esprit.
(4) Voir plus laut, chap. II, p. 39.
(5) Les Précieuses ridicules, sc. X.
(6) Les Fâcheux, act. I, sc. V.
(7) Id., act. II, sc, II. Voir Boileau , Satire X, 216.
(8) Id., act. II, sc. VII.

leur tranquillité (1); ceux du Mariage forcé et du Mari confondu , égoïstes qui ne songent qu'à se débarrasser de leurs filles (2); Harpagon, égoïste qui ne songe qu'à ses écus (3); Arnolphe, égoïste qui ne songe qu'à se fabriquer une femme au gré de son souhait et un nom au gré de son orgueil (4); don Juan et Tartuffe, égoïstes hardis qui courent au plaisir à travers le crime, l'un suivant ses effrénés caprices, et l'autre avec une prudence raffinée (5); Chrysale, égoïste timide qui ne songe qu'à sa soupe (6); Argant, égoïste douillet qui ne songe qu'à sa santé, et déshérite ses enfants pour s'assurer une gardemalade (7); Philinte même, égoïste discret qui ne ménage les autres que pour n'avoir pas à les combattre (8): la liste en est longue, et comprend plus des trois quarts des personnages de Molière.

Molière semble n'avoir oublié aucun des points sur

(1) L'Etourdi (1653), act. I, sc. VI, IX; act. II, sc. VI. Le Dépit amoureux (1654), act. II, sc. vi; act. III, sc. III, IV, V.

(2) Le Mariage forcė (1664), sc. XIV, XVII. Le Mari confondu (1668), act. I, sc. VIII; act. II, sc. III; act. III, sc. XIV.

(3) Voir plus haut, chap. II, p. 34.

(4) L'Ecole des Femmes (1662), act. I, sc. I. - On doit dire, et M. D. Nisard l'a fort bien dit, la même chose de Sganarelle dans l'Ecole des Maris (1661): « Sganarelle n'est qu'un fort vilain homme; un mot le résume : c'est l'égoïste, etc. » Histoire de la Littérature française , liv. III, ch. ix, 82, l'Ecole des Maris.

(5) Voir plus haut , chap. II, p. 22 et 29. (6) Les Femmes savantes (1672), act. II, sc. VII. (7) Le Malade imaginaire (1673), act. 1, sc. V, VIII, IX ; act. III , sc. III. (8) Voir plus haut, p. 52, note 6.

lesquels doit être parfait son honnête homme : il ne tolère ni l’extravagance de l'important, qui dérange tout le monde, qui veut que tous s'occupent de lui, et qui tranche toutes les questions avec une suffisance burlesque (1); ni la politesse écervelée de ceux qui se rendent importuns à force de civilités, et s'obstinent à rendre service aux gens malgré eux (2); ni la sotle vanité de rougir de ses pères, de se faire appeler M. de la Souche au lieu d’Arnolphe (3), ou de vouloir, au risque de ruiner sa maison, devenir, de bourgeois, gentilhomme (4): ce travers, qui semblerait au premier abord excusable, peut aller pourtant, jusqu'à une réelle dégradation morale, aboutir à la perte des biens péniblement acquis, et au malheur des enfants ridiculement mariés (5).

Il est impitoyable pour le pédantisme, plus insupportable que l'ignorance. Nul n'a jugé plus sainement que lui des ouvrages de l'esprit; nul n'a mieux compris combien ils élèvent et ennoblissent l'homme. Aussi a-t-il nettement fixé où le savoir est bon, et dans quelle mesure la science doit être recherchée: avec amour, mais sans excès, de façon qu'elle n'en

VII;

(1) Les Fâcheux, act. I, sc. 1; la Critique de l'Ecole des Femmes, sc. vi,

le Misanthrope, act. III, sc. I. (2) Les Fâcheux , acte IV, sc. V ; l' Impromptu de Versailles, sc. II, IV, V,' VII, VIII, IX.

(3) L'Ecole des Marts, act. I, sc. I.

(4) Le Bourgeois gentilhomme, act. 1, sc. 1; act. II, sc. IX; act. Ill, sc. III, IV, VI, XI.

(5) George Dandin est l'exemple terrible d'un de ces mariages de vanité.

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