Images de page
PDF
ePub

la Moldavie, la Thrace et la Macédoine étaient remplies de ses émissaires. Il était présent partout, au moyen de ses agents, et mêlé aux intrigues générales et particulières de l'empire. Rien n'était étranger à sa politique; et il s'indignait surtout de voir le Romili vali-cy Rhourchid pacha, établi depuis cinq ans à Monastir; un dieu vengeur, en entretenant l'envie dévorante dans son sein, devait le pousser à sa perte.

La fortune, qui l'accablait de ses dons, l'avertissait, comme Polycrate, qu'elle était prête à l'abandonner. Ses succès devaient le faire trembler, lorsqu'après avoir soldé le prix de la vente de Parga aux agents de l'Angleterre, il en fut remboursé au quintuple, au moyen des dons forcés de ses vassaux, et par la valeur intrinsèque des biensfonds des Chrétiens, qui étaient devenus sa propriété (i). Son palais de Tébélen venait d'être re

sait le firman d'investiture à Ibrahim pacha. Celui-ci, contraint par son oppresseur, écrivait alors au divan qu'étant vieux et accablé d'infirmités, il suppliait Sa Hautesse de conférer la gérence de son gouvernement à son gendre Mouctar. Il joignait à cette requête, dictée par la force, l'assurance qu'il était traité chez Ali avec les plus grands égards. Cette comédie, dont personne n'était dupe, puisqu'on savait qu'Ibrahim pacha et son fils étaient renfermés dans un cachot, sauvait les apparences, qui sont la chose essentielle, quand les souverains n'ont pas la force de faire respecter leur autorité.

(i) Voyez An estimate of the property abandoned by the Pargninotes, in refutation of the statements, in N° XIV of Quaterly Revievr. London, 1820.

r.

construit plus vaste et plus brillant aux frais des communes. Janina s'embellissait d'édifices nouveaux; des pavillons chinois de la plus rare élégance bordaient les rives du lac, et le luxe d'Ali n'était comparable qu'à l'influence qu'il exerçait dans toute la Turquie. Par le moyen de Rhalet effendi, il venait de faire éloigner Rhourchid de Bitolia ou Monastir. Ses fils, à l'exception de Véli, et ses petits-fils étaient pourvus d'emplois éminents. Il pouvait se croire égal aux souverains; car si le titre lui manquait, les flatteurs ne lui manquaient pas. L'adulation de quelques lâches écrivains, prompts à prodiguer leurs acclamations aux tyrans que l'audace fait sortir des rangs vulgaires, commençait à l'élever sur le pavois des usurpateurs heureux. On avait imprimé à Vienne un poème en l'honneur d'Ali Tébélen; un savant dans l'art héraldique lui avait fabriqué un blason (i); on venait de lui dédier une grammaire française et grecque, où les titres de très-haut, très-puissant et très-clément lui étaient prodigués (2). Quant à la grande

(1) Ce blason, inventé par un habitant de Bergame, ville en possession de fournir de toute ancienneté des arbres généalogiques aux affranchis de l'Europe qui veulent renier leurs aïeux, ou s'en donner de factices, représentait sur un fond de gueule un lion embrassant trois lionceaux, emblème de la dynastie tébélénienne.

(2) Cette grammaire est celle de Michel-Étienne Partzoulla de Cleïsouraen Macédoine, imprimée à Vienne en i8i5. La dédicace porte: Tft WHAOTATli rAAHNOTATn KAI KPATAIOTATa AOBAETH BEZHP AAH IIA22A. Après ce beau début, l'auteur, en propriété, comme il possédait les neuf dixièmes des biens-fonds, les bénéfices qu'il en retirait lui en démontraient si clairement les avantages, qu'on n'avait pas besoin de l'engager à persévérer dans un système qui fait de l'homme créé à l'image de Dieu un animal consacré au labourage, et avili dans son intelligence. Quoique dépourvu de gloire, un autre Cinéas pouvait lui dire plus justement qu'à Pyrrhus qu'il était temps enfin de se couronner de roses, et de se reposer au sein des plaisirs; mais il n'aurait pas été compris de celui qui n'éprouvait que le besoin d'employer une activité consacrée à faire le mal. Enfin, Ali était arrivé à cet excès de prospérité, dont le poids, supérieur à ses forces, ne pouvait plus que l'écraser.

Les Anglais avaient, dit-on, conçu l'idée de l'engager à se rendre prince héréditaire de la Grèce, sous la suzeraineté du sultan, dans l'intention d'opposer un contre-poids aux hospodars de Moldavie et de Valachie, qui n'étaient que des agents secrets du cabinet de Pétersbourg. Cette idée était plus spécieuse que bien calculée. Quant au sultan, son conseil, débonnaire en apparence, s'était laissé arracher toutes les concessions que le satrape avait demandées, en feignant d'ignorer ses déportements. Il affectait même la plus grande sécurité, quoiqu'il eût les preuves des intelligences

suppliante posture, s'écrie : La terre , illustre seigneur, est remplie de la gloire de ton nom ; personne n'ignore la brillante renommée de tes nobles vertus, etc., etc.

d'Ali avec les ennemis de l'état, qu'il avait favorisés pendant le cours de la dernière guerre. Il souffrait un mal passager, persuadé que le temps lui ferait bientôt justice du plus dangereux des visirs de l'empire, par ses relations avec les étrangers. Il prévoyait qu'à la mort d'Ali la division de ses fils, en les affaiblissant, replacerait sous le sceptre de Sa Hautesse la Grèce continentale, qui en était en quelque sorte séparée. Le grand âge du factieux permettait d'envisager comme prochain cet évènement, qu'on attendait avec impatience, surtout en pensant qu'il avait des sommes considérables dans ses coffres. On convoitait cet or, et la foudre restait assoupie à côté du trône qu'Ali pacha avait baigné du sang généreux de Sélim III, lorsque ses intrigues excitèrent en 1808 une des plus épouvantables séditions dont Constantinople ait jamais été le théâtre (1).

Telles étaient les dispositions politiques du divan à l'égard du pacha de Janina, qui se serait éteint au sein du crime sans la main invisible par laquelle il était conduit à sa perte. Le ciel réservait aux hommes un exemple éclatant de ses vengeances , ef ce fut par l'ambition qu'il voulut sans doute châtier celui que l'ambition avait élevé à un rang voisin de la grandeur suprême.

Cette passion, qui est le partage des tyrans, était fomentée dans le cœur d'Ali pacha par les suggestions de quelques vagabonds nouvellement éta

(1) Voy. liv. II, ch. IV, de cette histoire.

blis dans l'Epire. Je ne souillerai point ma plume, en publiant les noms de ces hommes échappés la plupart au glaive des lois, qui abondent dans le Levant, parce que l'historien doit taire la partie honteuse de son sujet. Il me suffit de dire que les plus exaltés de ces êtres réprouvés de la société saluaient depuis long-temps Ali pacha du titre de Roi, qu'il repoussait, comme aux jours des Lupercales , le modeste César refusait le diadème que lui présentait Antoine. II avait également dédaigné d'arborer, à l'instar des régences barbaresques, un pavillon particulier, afin de ne pas compromettre par des futilités les avantages réels qu'il possédait. En cela il était judicieux, et il l'était encore en répétant depuis long-temps que ses enfants le perdraient , parce qu'ils voulaient tous être visirs; l'instinct l'avertissant qu'un usurpateur qui aspire à mourir dans son lit ne doit point avoir d'héritiers à établir.

En laissant percer ces idées, Ali ménageait cependant ses fils ainsi que les novateurs, comme un corps d'élite qu'il pourrait employer aux jours du danger, en comptant néanmoins plus particulièrement sur les étrangers que sur sa famille, dont il faisait peu de cas. Voilà mes défenseurs, mes appuis, disait-il en montrant les Guègues, les assassins , les pirates, les faux monnayeurs et les renégats (Mayapi<î|Aévoi), qu'il tenait à sa solde. Cette idée de péril, ou plutôt de châtiment, apparaissait sans cesse à sa pensée. C'était son ver rongeur. (In visir, on lui a souvent entendu répéter cette maxime,

« PrécédentContinuer »