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par Raimon Vidal ne peut désigner aucun autre que Boniface marquis de Montferrat, mort en 1207 roi de Thessalonique, le protecteur de Rambaut de Vaqueiras, de Gaucelm Faidit, d'Elias Cairel; mais c'est là un souvenir rétrospectif. Et en effet, les événements du poème ne sont nulle part donnés comme contemporains, le contraire résulte du passage ci-dessus mentionné où le poète établit entre le temps présent et l'époque précédente une comparaison qui est toute à l'avantage de cette dernière.

Ce qui fait bien voir que les beaux temps de la civilisation méridionale étaient passés au moment où écrivait notre auteur, c'est qu'il a plus de relations avec le Nord qu'avec le Midi. Le xe siècle est pour les provinces françaises l'époque brillante, c'est de ce côté naturellement qu'il tournait sa pensée. Ainsi, Archambaut invite le roi de France à ses fêtes; il rencontre Guillaume à un tournoi donné par le duc de Brabant; parmi les chevaliers qui sont désignés comme ayant assisté à la cour qu'il tient après avoir rendu la liberté à Flamenca, on voit bien des noms et des titres français: les comtes de Champagne (v. 8002), de Flandres (v. 8079), de Brienne (v. 7988), de Saint-Pol (v. 7950), de Louvain (v. 7868), le vicomte de Melun (v. 8061). La même disposition d'esprit se manifeste dans les plus petits faits: veut-il donner l'idée d'une grande exhibition de fourrures, les foires de Champagne lui fournissent un terme de comparaison (v. 188). Son héros, Guillaume, porte des bottines de Douai (v. 2209 ); il donne à son hôte une 'ceinture dont la boucle est tra vaillée à la française ( v. 2249), à son hôtesse des four

4 Barisch, Denkm., 150, 4.

rures de Cambrai ( v. 3502); il se dit chanoine de Péronne (v. 5560); il a été élevé à Paris (v. 1630), et c'est à Paris aussi qu'il envoie le clerc Nicolas pour y faire ses études (v. 3643). Nous verrons tout à l'heure, en étudiant plus particulièremeut la personnalité du poète, que la littérature française occupait dans son esprit une place plus grande que la littérature provençale. Remarquons enfin qu'il n'existe sur Flamenca aucun témoignage, ce qui serait au moins étrange si nous n'avions affaire à l'une des plus récentes productions de la poésie provençale. On verral plus loin que ces inductions sont pleinement confirmées par les indices que fournit la langue de l'ouvrage.

Raynouard a tenté de fixer par une ingénieuse observation la limite inférieure de l'époque à laquelle on peut rapporter la composition de notre roman. Ayant remarqué que la Fête-Dieu, instituée en 1264 par le pape Urbain IV, ne figurait pas dans l'énumération des fêtes qui procurent à Guillaume le moyen de parler à Flamenca, il en a conclu que cette fête n'existait pas encore au temps où le poème parut.1 Je reproduis pour mon compte cet argument qui vient s'ajouter à ceux qui ont été réunis précédemment, mais qui à lui tout seul ne me paraît pas décisif. Supposé en effet que l'auteur ait vécu après 1264, ce qui me semble à tous égards très invraisemblable, si peu soucieux qu'on le suppose de la vérité historique, ne peut-on point admettre qu'il se soit à dessein abstenu de mentionner une fête qu'il savait tout récemment instituée ? Mais je le répète, pour les motifs ci-dessus exprimés, je ne pense pas qu'on puisse faire descendre notre poème aussi bas que 1264 ; je serais disposé à en placer la composition entre 1220 et 1250.

1 Lexique roman, 1, 44.

Si nous pouvons déterminer approximativement l'époque où Flamenca fut composée, nous ne devons pas espérer d'en jamais connaître le poète, à moins qu'on vienne à en découvrir un manuscrit complet. Au xe siècle, en effet, et déjà même à la fin du xire, les auteurs se nomment en général, soit dans le préambule de leurs œuvres, soit à la fin. Chrestien de Troyes a employé ces deux manières; mais ici précisément les premiers et les derniers feuillets manquent. Il faut donc, jusqu'à nouvel informé› se résigner à considérer Flamenca comme un ouvrage anonyme. Si, cependant on voulait émettre au moins une conjecture, on pourrait invoquer le passage où l'auteur, après avoir fait l'éloge de son héros, Guillaume de Nevers, lui reproche amicalement, en quelque sorte, de ne point avoir assez d'affection pour « Bernardet», on pourrait, dis-je, identifier ce petit Bernard avec l'auteur; et, comme le nom de Bernard, fort commun autrefois comme aujourd'hui, a été porté par plusieurs troubadours du xme siècle, on pourrait enfin ajouter Flamenca au bagage littéraire de l'un d'eux.

C'est là une hypothèse fondée sur une base si incertaine qu'il serait aussi inutile de l'attaquer que de la défendre ; mais tout en restant dans l'ignorance à l'égard du nom de notre poète, du moins pouvons-nous, grâce au caractère tout personnel qu'il a imprimé à son œuvre, connaître ses goûts, ses tendances, ses idées. Pour peu qu'on prenne la peine de le lire, dans le texte s'entend, non dans ma traduction, on s'apercevra qu'il était homme d'esprit, quoique parfois un peu enclin à la subtilité. Il était versé

4 V. 1740; voy, a note de la p. 307.

dans toutes les questions amoureuses qui occupaient la société polie du xe et du XIe siècle; comme son héros 1 sans doute il avait lu tous les auteurs qui parlent d'amour.

Sa conception de l'amour est, sous une forme poétique, celle qu'offrent maints ouvrages du XIIIe siècle. Il distingue Amour qui inspire le sentiment amoureux, de l'amour qui est ce sentiment 2. Le premier n'est que la personification du second et n'a rien de commun avec le Cupidon des anciens. Il le représente comme un seigneur sans suzerain et sans pair 3, et lui attribue une puissance absolue à laquelle correspond un droit illimité; c'est donc légitimement qu'Amour ordonne à Guillaume de se faire clere afin de séduire sa dame, et à celle-ci de céder aux instances de son amant. Quant à l'amour, sentiment, il le définit poétiquement par des images sensibles, telles que celle-ci :

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Amour est une plaie de l'esprit en laquelle se complaisent les blessés au point qu'ils n'ont soin de guérir 4.

Il nous fait connaître ses goûts en les donnant à ses personnages; c'est ainsi qu'il vante la science de Guillaume 5 et qu'il met dans la bouche d'une des damoiselles de Flamenca l'éloge des lettres 6. Ses connaissances littéraires étaient en effet relativement étendues. On voit par de fréquentes allusions qu'il savait son Ovide 7; il

4 V. 1772-4.

2 V. 3344-5.

3 V. 3722, 5573, 5580; voy. la note de la p. 366.

4 V. 3035-7.

5 V. 4630 et suiv., 2319-21 et passim.

6 4810 22.

7 V. 1827-30, 3053-8, 6276, 7550.

n'est pas moins certain qu'il avait lu Horace, Senèque 2, Boëce 3, et vraisemblablement d'autres encore parmi les écrivains de l'antiquité. Mais, il connaissait surtout, et à cet égard son érudition nous est précieuse, la littérature vulgaire. Ici se place une observation importante qui a été annoncée plus haut: c'est que les romans qu'il cite appartiennent tous ou presque tous à la littérature française. Pour quelques uns à la vérité la question reste douteuse, mais elle peut-être décidée avec toute certitude pour le plus grand nombre, tandis qu'on serait bien empêché de démontrer l'origine provençale d'un seul d'entre eux. Examinons d'abord les allusions douteuses. Parmi les récits que les jongleurs débitent à la cour tenue par Archambaut, il en est un grand nombre dont Ovide a fourni la matière 4. Nous ne pouvons a priori nous déterminer pour la langue d'oïl plutôt que pour la langue d'oc, remarquons cependant que l'histoire de Narcisse et celle de Pyrame et Tisbé, existent en français 5. Une allusion à un épisode inconnu de Renart 6 n'est pas plus facile à déterminer; il faut cependant reconnaître que les aventures de maître Renart étaient plus populaires au Nord qu'au Midi. Le roman de Floire et Blancheflor 7 se trouvait sur

↑ V. 7858, voy. la note.

2 V. 1664 et suiv., et la note de la p. 305.

3 V. 7679.

4 V. 630-41.

5 Voy. p. 284 n. 1, et 282, n. 3; une importante allusion à Narcisse se trouve dans le roman d'Alexandre, éd. Michelant p. 452.

6 V. 3693-6.

7 V. 4482.

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