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la table de Flamenca. Ici encore la question est indécise; s'il est vrai que nous possédons en français plusieurs manuscrits de ce roman, il ne faut pas oublier qu'il était connu, dès le xiIe siècle, de la comtesse de Die 4, il se peut donc qu'il ait existé dans les deux langues. Pour les romans de Tristan 2, de Lancelot 3, du Bel Inconnu 4, on ne niera pas que la probabilité soit plus grande pour la langue d'oïl que pour la langue d'oc. Mais, où le doute n'est plus permis, c'est lorsque nous voyons cités l'Eneas 5, l'Audigier 6, plusieurs romans de Chrestien de Troyes, à savoir le Perceval 7, le Cliget 8, le Chevalier au lion 9, l'Erec et Enide 10. La probabilité est d'autant plus grande que j'ai cru remarquer en quelques endroits des emprunts directs au célèbre poète champenois 11. On peut en dire autant de Gui de Nanteuil 12, chanson de geste qui pour avoir été goûtée au Midi et jusqu'en Italie, n'en est

1 Raynouard, Choix, II, 304; Fauriel, Hist. de la poésie prov., III, 459; Mahn, Werke, I, 88.

2 V. 667-8.

3 V. 660-3.

4 V. 674.

5 V. 622-4, et peut-être 4612-3, où on pourrait aussi supposer une allusion directe à l'Eneïde..

6 V. 1913.

7 V. 663-4.

8 V. 669-70.

9 V. 657-9.

10 V. 665.

11 Voy. p. 278, note 1, et la note sur le v. 1696.

12 V. 692.

pas moins exclusivement française. Pour le dire en passant, les traditions carlovingiennes tiennent bien peu de place dans l'énumération des contes débités à la cour d'Archambaut Gui de Nanteuil, un poëme sur Charlemagne 2, un autre, connu par ce seul texte, sur Olivier de Verdun 3, et c'est tout; d'où on peut conclure qu'au XIIIe siècle, et dans la classe élevée à laquelle s'adressait Flamenca, le goût n'était plus aux vieux récits épiques 4.

En résumé il n'est plus permis maintenant d'augmenter, comme l'a fait jadis Fauriel, la liste des poèmes provençaux perdus au moyen des allusions fournies par Flamenca. On n'y trouve, en réalité, qu'un seul texte qui se rapporte incontestablemant à la littérature provençale; c'est le vers où il est question de Marcabrun: L'us diz lo vers de Marcabru 5. Pourquoi cette exception ? Pourquoi

1 Voy. la préface de l'édition de ce poëme.

2 V. 686-7.

3 V. 693.

4 Je dois mentionner, au moins dans une note, les poëmes sur lesquels il ne m'est possible de fournir aucun renseignement. Ce sont ceux d'Hugues de Peride (v. 666); « de l'écu vermeil que Lyras trouva à la porte » (v. 672-3); << de Queux, le sénéchal (du roi Artus), que retint un an prisonnier lo delicz pour lui avoir mal parlé » (v. 676-8). Amaury Duval Hist. litt. XIX, 778) a l'air de ne voir aucune difficulté dans ce passage; pour moi j'avoue que je ne sais point expliquer lo deliez. Le comte Duret « qui fut chassé par les Vendres et accueilli par le roi Pêcheur » (v. 680-4), m'est également inconnu.

5 V. 694.

parmi tant de troubadours choisir l'un des plus anciens', le plus excentrique à coup sûr, celui dont les idées, sur l'amour principalement, s'éloignent le plus de celles qu'exprime Flamenca ? C'est qu'il était l'un des plus célèbres entre tous, ainsi que nous l'apprennent des témoignages appartenant à diverses époques de la littérature provençale, ceux de Peire d'Auvergne 2, de Guiraut de Cabreira 3, de Raimon Jordan 4, de Marcoat 5, de la vie de Peire de Valeria 6, de Matfre Ermengaut 7. En outre, un usage qui semble lui avoir été particulier, a bien pu contribuer à conserver sa mémoire : c'est qu'il a soin de se rommer dans presque tous ses vers, pour employer l'expression de ses biographes et de Flamenca.

Ces faits prouvent que dès la première moitié du XIIIe siècle, au moins, la littérature française était fort goûtée au midi de la France. Ce n'est pas là une induction isolée. On arriverait à la même conclusion par l'examen des trois pièces bien connues où Guiraut de

4 Ses deux biographies, l'une et l'autre très brèves comme toutes celles des premiers troubadours, sont unanimes sur ce point. Dans l'une on lit qu'en son temps le mot chanson n'était pas encore usité, mas tot quant hom cantava eron vers; l'autre nous apprend que Marcabrun trobaire fo dels premiers c'om se recort. Enfin, on lit en tête de ses poésies dans le ms. d'Urfé (La Val. 14): Aisi comensa so de Marccbru que fo lo premier trobador que fos, assertion d'ailleurs exagérée, puisque Guillaume IX, comte de Poitiers, et Cercamon sont incontestablement plus anciens.

2 Raynouard, Choix, IV, 122; Mahn, Werke, 1, 98.

3 Bartsch, Denkm., 89, 7.

4 Diez, Leben und Werke der Troubadours, p. 43 et 19.

5 Mahn, Gedichte, no 678.

6 Raynouard, Choix, V. 333; Parn. occ. p. 380.

7 Mahn, Gedichte, n° 299, (1, 186, 200).

Cabreira, Guiraut de Calanson et Bertran de Paris en Rouergue font à leurs jongleurs une si longue énumération de récits qui presque tous existent encore en langue d'oïl. L'un même de ces textes permet de faire remonter au-delà du XIIIe siècle le moment où les romans français commencèrent d'être accueillis aux cours du Midi c'est la pièce de Guiraut de Cabreira, troubadour, qui vivait au XIe siècle.

Ainsi se trouve confirmée la parole de Raimon Vidal de Besaudun: « La parladura francesca val mais et es plus avinenz a far romanz e pasturellas 2.»

1 Il y a de cela plusieurs preuves: 1° Guiraut de Cabreira est plus ancien que Guiraut de Calanson qui l'a imité (Diez, Poesie d. Troub., p. 222; trad. du baron de Roisin, p. 225; Leben und Werke, p. 531 et 600), et Guiraut de Calanson composait dans les premiers années du XIII° siècle Diez, Leben, p. 529); 2° le troubadour Guiraut de Cabreira doit être certainement identifié avec le « Giraldus de Cabreriis >> dont Gervais de Tilbury parle comme de l'un des plus brillants seigneurs de la cour d'Alphonse II, roi d'Aragon (Otia imp. III XCII, dans Leibniz, Script. rer. Brunsv, I. 991). C'est enfin du même personnage que l'auteur de la vie de Bertran de Born a dit qu'era lo plus rics hom el plus gentils de Cataloingna, trait lo comte d'Urgel son seingnor» ( Raynouard, Choix V, 97; Mahn, Werke I, 270).

2 En ce qui touche les pastourelles on serait porté à contester la valeur du témoignage si l'on ne songeait qu'au temps de Raimon Vidal les troubadours qui cultivèrent ce genre avec le plus de succès, Guiraut Riquier et Joan Esteve, n'avaient pas encore paru. Au XIVe siècle les Leys d'amors purent rectifier leur deyancier (II, 392), mais au milieu du XII on n'avait en provençal que les «pastoretas a la usanza antiga », dont parle la vie de Cercamon. Le Dr Mahn a nettement distingué ces deux époques de la pastourelle dans la littérature provençale; voy. dans le Jahrbuch d'Ebert son travail sur Cercamon, t. I, p. 84-5.

IV

Le manuscrit qui nous a conservé le roman de Flamenca paraît avoir été exécuté dans les dernières années du XIIe siècle. C'est un volume in-8o composé de 139 feuillets à une seule colonne. Il est très-incomplet des pages ont été enlevées au commencement, dans le cours de l'ouvrage et à la fin. Du feuillet qui précédait immédiatement celui qui actuellement est le premier il subsiste un mince débris sur lequel on lit les premières lettres de cinq vers: Sa colors... Anc d... Na... Ab... C..... C'est vraisemblablement de la beauté de Flamenca, de son teint, qu'il était question à cet endroit.

Considéré du point de vue de la philologie ce manuscrit n'offre point une langue dont les formes soient constantes. Ainsi qu'il arrive ordinairement, le dialecte de l'auteur et celui du copiste se mélangent à chaque instant sans que l'on puisse toujours faire la part de chacun. Je commence par ce qui me paraît propre au copiste.

E, suivi de deux consonnes et placé au commencement du mot, est souvent remplacé par a: anmena 616, antre 707, 6633, 7333, antreforcs 405, antremeses 5104, antresenhatz 772, antretan 6784, anforsa 7352, Pantecosta 184, 4968, salmona 1796.

La nasale persiste ordinairement dans les mots où certains dialectes la rejettent. La nasale en effet peut se trouver en deux cas différents : ou bien elle est garantie par certaines lettres, telles que les dentales, et subsiste dans tous les pays de langue d'oc, ou bien elle ne l'est

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