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Raynouard est le premier qui ait fait connaître par une analyse et des extraits le poëme dont je publie la première édition. L'unique manuscrit qui nous l'a conservé ayant perdu ses premiers et ses derniers feuillets, il n'y avait point à compter sur l'incipit ni sur l'explicit pour fournir un titre à l'ouvrage. Il a donc fallu l'imaginer. Raynouard a choisi Roman de Flamenca », du nom de l'héroïne comme il aurait pu dire «Roman de Guillaume de Nevers », puisque tel est le nom du héros. J'adopte le titre consacré.

Ce roman occupe dans la littérature provençale une place à part. Il n'a rien de commun avec les vieilles traditions carlovingiennes ou bretonnes; le sujet n'en est pas emprunté aux légendes que l'antiquité a transmises au moyen-âge; et on ne saurait non plus y voir un de ces récits populaires que l'on retrouve presque en chaque littérature, et dont le caractère impersonnel empêche de démêler l'origine. Flamenca est la création d'un homme d'esprit qui a voulu faire une œuvre agréable où fut représentée dans ce qu'elle avait de plus brillant la vie des cours au XIe siècle. C'était un roman de mœurs contemporaines.

Archambaut, seigneur de Bourbon, a obtenu la main de Flamenca, fille du comte Gui de Nemours; les noces sont célébrées avec magnificence, et le nouvel époux, ne voulant pas être en reste de libéralité, revient seul à Bourbon afin d'y ordonner une fête dont l'éclat dépassera toutes celles qu'on a vues jusqu'à ce jour. Ses préparatifs terminés, il fait annoncer sa cour; il y invite le roi de France et le prie de lui amener Flamenca restée à Nemours.

La fête est splendide. Cependant un incident futile vient troubler ponr longtemps le bonheur d'Archambaut. Le roi s'était avisé, on ne sait pourquoi, de fixer au bout de sa lance une manche de femme. La reine s'en aperçoit ; irritée, elle fait appeler Archambaut, et lui laisse entendre que ce gage d'amour pourrait bien venir de Flamenca. Archambaut se défend d'en rien croire, toutefois, il quitte la reine plus affecté qu'il ne veut en avoir l'air. Certains faits qu'en une autre situation d'esprit il n'eût pas remarqués, certaines galanteries du roi à l'égard de Flamenca viennent augmenter ses soupçons; cependant il se contient jusqu'au départ de ses hôtes, mais alors il éclate en reproches insensés contre sa femme, il se croit trompé, il accuse le roi. Désormais, un seul moyen peut assurer sa sécurité, c'est de tenir sa femme renfermée dans une tour. L'infortunée vécut ainsi deux ans, ne sortant que pour aller à l'église, les dimanches et jours de fêtes, ayant constamment à supporter la mauvaise humeur de son mari.

En ce temps vivait en Bourgogne un jeune chevalier dont le poète nous trace le plus séduisant portrait; il était jeune, si jeune qu'il grandissait encore, et déjà la

renommée de ses exploits à la guerre et dans les tournois. s'était répandue au loin. Il apprit l'infortune de Flamenca, et voyant en perspective une aventure qui pourrait lui faire honneur, il se mit en tête, non, comme les chevaliers de la Table ronde, de délivrer la belle prisonnière, mais, plus simplement, de l'aimer et de s'en faire aimer. Il se rendit à Bourbon, s'y installa sous prétexte de soigner sa santé, et bientôt, par des cadeaux faits à propos, il se concilia ses hôtes et le curé du lieu. Tout lui réussit à souhait son hôtesse, charmée par sa grâce et sa libéralité, vient au-devant de ses désirs en lui proposant de lui laisser la maison entière. Guillaume accepte, ses hôtes déménagent, et le voilà maître de la place. Il en profite pour faire pratiquer une voie souterraine entre sa chambre et les bains. Mais c'était peu de pouvoir s'y rendre en secret, il fallait encore y trouver Flamenca. Guillaume avait remarqué qu'à l'église, en offrant la paix, le clerc approchait la dame d'assez près pour être à portée de lui dire au moins un mot. Il s'agissait donc de prendre sa place. Pour y parvenir, notre jeune chevalier eut recours à un moyen étrange. Un jour, au sortir de table, il se déclare chanoine; il avait un peu négligé les prescriptions canoniques, mais maintenant il voulait faire pénitence; il priait donc le curé de le tonsurer et de le recevoir pour son clerc. Il fut agréé sans peine, et envoya son prédécesseur étudier à Paris.

Le premier jour qu'il entra en fonctions,. il dit à Flamenca Hélas! Grand émoi de celle-ci; elle feint de voir une amère raillerie dans le mot de Guillaume; c'est elle, bien plutôt qui pourrait se dire malheureuse! mais les deux jeunes filles qu'Archambaut avait placées auprès

d'elle comme demoiselles de compagnie, lui font entendre que le mot dont elle s'étonne est l'indice de sentiments tout autres; elle se laisse persuader, et le dimanche suivant elle répond: Que plans? (de quoi te plains tu?) Dès lors, le dialogue se poursuit ainsi : GUILLAUME. Je G. D'amour.-F.

meurs. FLAMENCA. De quoi?

Pour qui ?

G. Pour vous.

- F. Qu'y puis-je ? G. Guérir. F. Comment ? G. Par engin 1.-F. Faites. -G. C'est fait. -F. Quel est-il? G. Vous irez.

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F. Et où? G. Aux bains. -F. Quand ?

-

-- F. Je le veux bien 2.

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Entre Hélas! et Je le veux bien il y a trois mois. Trois mois pour prononcer vingt paroles c'est beaucoup, et ce n'est pas trop pour le résultat obtenu. Depuis Je le veux bien tout alla au gré de nos deux amants.

Cependant, par suite de ce bonheur inespéré, Flamenca. s'était complètement détachée de son mari; elle n'avait plus pour lui qu'indifférence et dédain, à tel point, nous dit le poète, qu'elle ne prenait plus la peine de se lever lorsqu'il paraissait. Archambaut ne put s'empêcher de remarquer le changement qui s'était opéré en elle; mais il n'en pouvait deviner la cause. Il eut à ce sujet une explication avec Flamenca. Celle-ci lui représenta l'excès de sa jalousie, et lui promit de jurer sur des reliques « qu'elle se garderait elle-même aussi bien qu'il l'avait gardée jusque là. »

Ce passage est important, il est la clé de ce qui va suivre. Archambaut, loin de se douter que sa surveillance

1 J'emploie ici ce vieux mot, parce que « stratagème » est trop long.

2 Platz mi, il me plaît.

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