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l'état de théorie, est passée tout à fait dans les meurs et se trouve aujourd'hui directement appliquée dans les arts. Si, par exemple, on veut établir la genèse du naturalisme, je crois qu'il faut remonter bien loin jusqu'à Helvétius, d'Holbach et La Mettrie. Le réalisme, qui a précédé, vient de Spinoza, un des grands inspirateurs de la philosophie de Balzac, puis de Locke, Condillac, Hegel et Kant. De même qu'on s'aperçoit que le positivisme, sous prétexte de clarté, rend le problème de la vie et de son but final encore plus embrouillé que du temps de Platon; de même on se rend compte que les excès du naturalisme corrompent, sous prétexte de vérité, l'éternelle idée du beau. Le matérialisme n'a pu satisfaire les inquiétudes plus vives que jamais des esprits philosophes, pas plus que le naturalisme n'a contenté le goût des vraies âmes d'artiste. Tel est l'état actuel. Qu'en résulte-t-il? L'indifférence, le pessimisme et le scepticisme, disent certains. Je ne suis pas

de leur avis.

De tout temps, il y a eu et il y aura des sceptiques, des pessimistes et des indifférents. Le scepticisme n'est pas un système de philosophie, encore moins l'indifférence; c'est un état de l'ame, et les âmes sensibles y sont plus sujettes que

d'autres. Le doute sur telle ou telle solution reconnue imparfaite n'empêche pas un philosophe de chercher encore et toujours la vérité avec acharnement. Il est donc ridicule de traiter de sceptiques des hommes qui travaillent d'une façon prodigieuse pour arriver, avant de mourir, à éclairer de quelque fugitive lueur l'inconnu d'outre-tombe. Mais Pascal lui-même, à ce compte-là, a été le plus grand des sceptiques; on a bien des raisons de l'être après lui. L'appellation de sceptique, appliquée à la plupart de nos

philosophes, est donc tout à fait oiseuse. Il en est de même, en littérature, pour celle de pessimiste. Toutes les fois qu'un écrivain, romancier ou poète, montre dans ses @uvres la dévorante inquiétude que donnent à son esprit chercheur les problèmes insolubles de la destinée de l'homme, du pourquoi et de l'origine de l'existence des mondes : tout en l'admirant on ne se fait aucun scrupule de le décrier; on lui applique le grand qualificatif de pessimiste. S'il demande un trait de lumière à tout ce qui est susceptible de l'éclairer : aux lois de la nature, aux propres mouvements de son âme, aux résultats positifs de la science ou aux hypothèses de l'entendement, vite on l'accuse de scepticisme et d'obscurité, comme on traiterait d'ignorant un médecin de valeur qui ne peut guérir une maladie tout en sachant l'expliquer. Cette sorte d'accusation a été portée contre tous les romanciers psychologues; Balzac a eu à la subir plus que tout autre. Eh bien, ceux qui se font l'écho d'un tel blâme ont le plus grand tort, car le pessimisme n'est pas une manière d'art; c'est une façon particulière et jamais exclusive d'envisager les maux de la vie, les inquiétudes de la pensée, les souffrances de l'âme, et de les décrire en en étudiant le principe. Il y a des gens qui préfèrent composer des chansons à boire : à leur aise! mais on ne fait pas que rire en ce bas monde, on pleure... et bien souvent. L'origine des larmes n'est-elle donc pas aussi intéressante à fouiller que celle du rire?... Mais, pour bien des êtres, les douceurs de la mélancolie font peut-être plus partie de l'amour de vivre que la gaieté même, et le bonheur continu dû à la vulgaire satisfaction d'intérêts matériels ne vaut pas le souvenir plein d'émotion d'une souffrance disparue. Il y a des moralistes qui,

sous prétexte que l'écrivain doit tendre à réconforter l'âme humaine par des tableaux de sagesse et de calme, condamnent l'analyse des mouvements du ceur, quand ils aboutissent au doute, à la désillusion, à la tristesse. Que font donc ces barbouilleurs de la sensibilité du poète? Ils la tiennent sans doute pour lettre morte. En vertu de cette ridicule accusation de pessimisme, il faudra donc condamner l’æuvre de lord Byron, Gøthe, Jean-Jacques Rousseau, madame de Staël, Chateaubriand, Benjamin Constant, Stendhal, l'æuvre de Balzac, de Musset, et la vôtre, cher maître. Mais l'inspiration poétique, transmise par l'écrivain à son lecteur, est précisément un soulagement à la souffrance, car les souffrances d'un poète ou d'un philosophe sont celles de tous les hommes, et ses œuvres l'expression la plus vraie de sentiments généraux, l'histoire du cæur humain enfin, à laquelle, bien qu'on ne veuille pas être pessimiste, on ne peut rester indifférent. La sensibilité est le don 'capital de l'écrivain; c'est la source de son génie; il faut en pardonner les écarts, la folie même, quand on la trouve plutôt excitée par la douleur que par la joie. Plus on sent, plus on vit. C'est une chose qu'oublient trop les critiques du pessimisme, qui ne sont pas toujours des sensitives, et ne voient pas qu'on est d'autant plus susceptible d'être malheureux en ce monde, qu'on est doué de plus d'intelligence que le vulgaire. Que l'on attaque le pessimiste absolu qui pose en principe que la vie est un mal, que le bon et le beau n'existent pas dans l'humanité, très bien. On a raison. Mais où est l'écrivain qui a jamais osé dire pareille chose? il n'y en a pas; ce serait un insensible

un impuissant que ce pessimiste-là. Le nom de pessimiste ne signifie donc pas grand chose dans l'application,

trop légère à mon sens, qu'on en fait à nos jeunes romanciers analystes.

Ceci dit, pour réhabiliter quelque peu l'analyse psychologique, je n'admets pas qu'il y ait des écrivains indifférents en matière de philosophie. Tous raisonnent et croient à quelque chose, au moins à la partie qu'ils arrivent à comprendre des nombreux mystères soumis à leur observation. Donc, selon moi, il ne faut appeler ni scepticisme ni pessimisme, le fait de la double réaction qui s'opère contre le naturalisme de Flaubert en littérature, et le positivisme d'Auguste Comte en philosophie. J'ai dit qu'il y aura toujours des sceptiques, mais on ne cessera non plus jamais de voir d'infatigables chercheurs de vérité : ce sont ceux-là qui conduiront la réaction. La métaphysique, abandonnée en tant que science abstraite, renaît de ses cendres. Les savants s'occupant de sciences positives ne dédaignent plus, pour développer leurs thèses, le système essentiellement divinatoire et spécial aux grands ontologistes, Newton, Descartes, Pascal, Leibnitz, etc., qui consiste à supposer d'abord le problème résolu, pour démontrer ensuite la vérité du théorème. Bref, l'intuition vient largement aider l'expérience pratique. Eh bien, la littérature et l'art en général suivent un mouvement analogue. Le sensualisme ayant produit le roman de meurs réaliste et le matérialisme le roman naturaliste, la réaction spiritualiste fait revenir au roman d'analyse, et même – écueil grave — à la littérature d'imagination, de laquelle madame de Staël a dit « qu'elle ne ferait plus de progrès en France >>

J'entends dire de tous côtés que notre littérature est en décadence. Il faut espérer que, depuis longtemps com

mencé, ce mouvement de décadence (si toutefois certains écrivains tiennent à l'appeler ainsi) touche à son terme. Du naturalisme tant décrié, passé bientôt à l'état de cadavre, naîtra comme une fleur nouvelle d'une tombe à peine fermée, une génération de brillants écrivains qui, loin d'être de purs idéalistes comme Rousseau et Chateaubriand, seront cependant fortement épris d'idéal, mais prendront comme base, comme point de départ de cet idéal dans leurs @uvres, le réel. La littérature d'imagination conduit aux plus belles sottises. La réalité, la vraisemblance surtout, dont on ne doit jamais s'écarter, sera toujours le critérium de l'art. Voilà mon principe : il semble différer peu de celui de Platon, et je crois que l'on en reviendra à son application, non seulement en littérature mais dans tous les autres arts, qu'unit du reste le lien commun de la pensée philosophique. On ne retombera plus ainsi dans l'excès du « convenu », de la « chose admise », qui caractérise la littérature absolument classique, ni dans les bouffonnes licences du romantisme décadent, aussi dégradantes

que les pires grossièretés du naturalisme. « Dieu vous entende, allez-vous vous écrier, mais je ne crois pas à ce que vous dites! » Eh bien, moi j'y crois; tant pis si je me trompe; j'aurai du moins exprimé le deszderatum de tous les gens de cæur et de goût. « A quoi, ajouterez-vous, faut-il attribuer les causes de la réaction que vous signalez? » Je les ai déjà indiquées, je n'ai plus qu'à les développer.

Le positivisme a enseigné une excellente chose : c'est à ne plus se passer des données de l'expérience et à réduire le domaine de l'abstraction métaphysique. Les résultats du positivisme sont certainement un progrès; mais, en vou

pour l'art

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