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L'ouverture se fait par un grand assemblage d'instruments; et dans le mi

lieu du théâtre on voit un élève du maître de musique qui compose sur une table un air que le bourgeois a demandé pour une sérénade.

SCÈNE I'.

UN MAITRE DE MUSIQUE, UN MAITRE A DANSER, TROIS MUSICIENS, DEUX VIOLONS, QUATRE

DANSEURS.

LE MAÎTRE DE MUSIQUE, aux musiciens. Venez, entrez dans cette salle, et vous reposez là, en attendant qu'il vienne.

* Cette comédie fut représentée à Chambord le 14 octobre 1670, et à Paris le 29 novembre suivant: on la reçut mal à la cour. Louis XIV n'en dit pas un mot à son souper , et ce silence, qui fut pris pour une improbation , donna carrière à toutes les décisions précipitées du mauvais goût. « Molière n'y est plus, disoit le duc de ... « Assurément il nous prend pour des grues , de croire nous divertir avec de telles « pauvretés. Que veut-il dire avec son halaba balachou ? ajoutoit M. le duc de ... · Le pauvre homme extravague, il est épuisé ; si quelque autre auteur ne prend le « théâtre, il va tomber : cet homme-là donne dans la farce italienne. » Il se passa cinq jours avant qu'on représentât cette pièce pour la seconde fois , et pendant ces cinq jours Molière n'osa se montrer; il envoyoit seulement Baron à la découverte, mais celui-ci lui rapportoit toujours de mauvaises nouvelles; toute la cour étoit révoltée. Mais quel fut le triomphe de Molière lorsqu'après la seconde représentation le roi , qui n'avoit point encore porté son jugement , eut la bonté de lui dire : « Je ne vous ai point parlé de votre pièce à la première représentation, parceque * j'ai appréhendé d'être séduit par la manière dont elle avoit été représentée ; mais LE MAÎTRE A DANSER , qux danseurs. Et vous aussi, de ce côté.

LE MAÎTRE DE MUSIQUE, à son élève. Est-ce fait ?

L'ÉLÈVE, Oui.

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. Voyons... Voilà qui est bien.

LE MAÎTRE A DANSER. Est-ce quelque chose de nouveau ?

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. Oui, c'est un air pour une sérénade, que je lui ai fait composer ici, en attendant que notre homme fût éveillé.

LE MAÎTRE A DANSER. Peut-on voir ce que c'est ?

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. Vous l'allez entendre avec le dialogue, quand il viendra. Il ne tardera guère.

LE MAÎTRE A DANSER. Nos occupations, à vous et à moi, ne sont pas petites maintenant.

a en vérité, Molière, vous n'avez rien fait qui m'ait tant diverti ; et votre pièce est « excellente. « Le roi avoit à peine achevé ces paroles , que Molière se vit accablé des louanges des courtisans, qui tout d'une voix répétoient ce qu'ils venoient d'entendre : « Cet homme-là est inimitable, disoit le même duc de ..., il y a un vis co« mica dans tout ce qu'il fait, que les anciens n'ont pas aussi heureusement ren<contré que lui. » C'est ainsi que le jugement du roi redressa celui de ses courtisans. La pièce fut plus heureuse à Paris qu'à la cour: dès la première représentation rien ne manqua à son succès ; chaque bourgeois croyoit y reconnoitre son voisin peint au naturel, et on ne se lassoit pas d'aller voir ce portrait. Quelques personnes prétendent que Molière peignit le caractère du Bourgeois gentilhomme d'après un chapelier nommé Gandoin , qui étoit atteint du même ridicule ; mais cette anecdote est au moins douteuse , puisqu'il est prouvé que Molière ne connut jamais ce personnage. (GRIMAREST.) - Une des plus belles scènes du troisième acte est empruntée à Michel Cervantes ; ou pour mieux dire Molière doit au Don Quixote le caractère de madame Jourdain évidemment dessiné sur celui de Thérèse Pança.(C.), - Le père Brumoy a fait quelques rapprochements ingénieux entre le dessin général du Bourgeois gentilhomme et le plan des Nuées d'Aristophane. Nous indiquerons à mesure tous les passages imitės par Molière.

LE MAITRE DE MUSIQUE. Il est vrai. Nous avons trouvé ici un homme comme il nous le faut à tous deux. Ce nous est une douce rente que ce monsieur Jourdain, avec les visions de noblesse et de galanterie qu'il est allé se mettre en téte; et votre danse et ma musique auroient à souhaiter que tout le monde lui ressemblat.

LE MAÎTRE A DANSER. Non pas entièrement; et je voudrois, pour lui, qu'il se connût mieux qu'il ne fait aux choses que nous lui donnons.

LE MAITRE DE MUSIQUE. Il est vrai qu'il les connoît mal, mais il les paie bien ; et c'est de quoi maintenant nos arts ont plus besoin que de toute autre chose.

LE MAÎTRE A DANSER. Pour moi, je vous l'avoue, je me repais un peu de gloire. Les applaudissements me touchent, et je tiens que, dans tous les beaux-arts, c'est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots, que d'essuyer, sur des compositions, la barbarie d'un stupide. Il y a plaisir, ne m'en parlez point, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d'un art, qui sachent faire un doux accueil aux beautés d’un ouvrage; et, par de chatouillantes approbations, vous régaler de votre travail'. Oui, la récompense la plus agréable qu'on puisse recevoir des choses que l'on fait, c'est de les voir connues, de les voir caressées d'un applaudissement qui vous honore. Il n'y a rien, à mon avis, qui nous paie mieux que cela de toutes nos fatigues; et ce sont des douceurs exquises que des louanges éclairées.

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. J'en demeure d'accord, et je les goûte comme vous. Il n'y a

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Régaler, dans cette phrase, signifie récompenser, dédommager. Molière, dans l'Étourdi , avoit déja dit, pour vous régaler du souci, etc. : et on lit dans Scarron, Il me devra son raccommodement, il m'en régalera. Régaler, proprement, étymologiquement, c'est rendre égal. La récompense d'un travail est ce qui rend les choses égales entre celui qui l'a fait et celui qui en profite. La phrase n'est donc pas déraisonnable ; elle n'est qu'inusitée , du moins aujourd'hui. (A.)

rien assurément qui chatouille davantage que les applaudissements que vous dites ; mais cet encens ne fait pas vivre. Des louanges toutes pures ne mettent point un homme à son aise : il y faut mêler du solide; et la meilleure façon de louer, c'est de louer avec les mains. C'est un homme, à la vérité, dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n'applaudit qu'à contre-sens; mais son argent redresse les jugements de son esprit; il a du discernement dans sa bourse; ses louanges sont monnoyées; et ce bourgeois ignorant nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand seigneur éclairé qui nous a introduits ici.

LE MAITRE'A DANSER. Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites; mais je trouve que vous appuyez un peu trop sur l'argent; et l'intérêt est quelque chose de si bas, qu'il ne faut jamais qu'un honnête homme montre pour lui de l'attachement.

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. Vous recevez fort bien pourtant l'argent que notre homme vous donne.

LE MAÎTRE A DANSER. Assurément; mais je n'en fais pas tout mon bonheur; et je voudrois qu'avec son bien il eût encore quelque bon goût des choses.

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. Je le voudrois aussi ; et c'est à quoi nous travaillons tous deux autant que nous pouvons. Mais, en tout cas,

il nous donne moyen de nous faire connoître dans le monde; et il paiera pour les autres ce que les autres loueront pour lui.

LE MAÎTRE A DANSER. Le voilà qui vient'. · Cette exposition est digne des meilleures pièces de Molière. Le maitre de danse et le maître de musique donnent l'idée la plus juste du caractère de M. Jourdain : leur vanité et leurs prétentions sont développées avec beaucoup d'art, et l'on remarque (ce qui est un excellent trait de comédie ) que celui dont la profession est la plus frivole, le maitre de danse, a beaucoup plus d'orgueil que l'autre : il affecte un désintéressement très comique, et se met au rang des premiers artistes. (P.)

SCÈNE II.

M. JOURDAIN, en robe de chambre et en bonnet de nuit; LE

MAITRE DE MUSIQUE, LE MAITRE A DANSER, L'ÉLÈVE DU MAÎTRE DE MUSIQUE, UNE MUSICIENNE, DEUX MUSICIENS, DANSEURS, DEUX LAQUAIS.

MONSIEUR JOURDAIN. Hé bien, messieurs! Qu'est-ce? Me ferez-vous voir votre petite drôlerie ?

LE MAITRE A DANSER. Comment? Quelle petite drôlerie ?

MONSIEUR JOURDAIN. Hé! la... Comment appelez-vous cela ? Votre prologue ou dialogue de chansons et de danse.

LE MAÎTRE A DANSER. Ah! ah!

LE MAÎTRE DE MUSIQUE. Vous nous y voyez préparés.

MONSIEUR JOURDAIN. Je vous ai fait un peu attendre; mais c'est que je me fais habiller aujourd'hui comme les gens de qualité; et mon tailleur m'a envoyé des bas de soie que j'ai pensé ne mettre jamais.

LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Nous ne sommes ici que pour attendre votre loisir.

MONSIEUR JOURDAIN. Je vous prie tous deux de ne vous point en aller qu'on ne m'ait apporté mon habit, afin que vous me puissiez voir.

LE MAÎTRE A DANSER. Tout ce qu'il vous plaira.

Ce trait comique est aussi un trait de satire contre les musiciens , et peut-être contre Lulli, dont l'ame étoit fort intéressée. Le jeune Lulli avoit été rencontré en Italie , jouant du violon sur les tréteaux d'un vendeur d'orviétan; il fut amené en France , et à sa mort on trouva dans une cassette sept mille louis d'or et vingt mille écus en argent.

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