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tèrent d'abord, mais ils allèrenti* la poutre tourna doucement autour du tronc,et y tint ferme, quoique l'autre bout, plus long et plus pesant, tiré au travers de la poulie, planât librement au-dessus de l'eau; bientôt elle toucha l'autre côté du rivage, et s'y tint ferme par son propre poids. Jack et Fritz furent dessus en un saut, et, malgré mes craintes paternelles, traversèrent légèrement le ruisseau sur ce pont étroit, mais solide.

Dès que la première poutre fut posée, la difficulté de notre ouvrage diminua beaucoup; une seconde, une troisième furent passées avec facilité, étant soutenues et affermies par la précédente; mes fils d'un côté, et moi de l'autre, nous les rangeâmes à une distance convenable pour former un beau et large, pont : il ne nous resta plus qu'à poser des planches en travers, serrées les unes contre les autres, ce qui fut bientôt fait; et notre ouvrage fut conduit à la perfection en moins de temps que je ne l'aurais imaginé. Il fallait voir mes trois jeunes ouvriers sauter et danser sur le pont, en poussant des cris de joie : j'eus bien de la peine à m'empêcher d'en faire autant, et ma femme plus encore; elle nous embrassa tous pour notre récompense, et ne

pouvait se lasser de passer et de repasser sur ce beau plancher, qui était très-solide et trèsuni : il avait neuf à dix pieds de large. Je n'affermis point les planches, qui se tenaient fort bien, serrées les unes contre les autres, parce que je pensai que, dans le cas de danger et d'invasion, nous pourrions facilement les ôter, et rendre ainsi le passage du ruisseau plus difficile.

Cet ouvrage nous avait tellement fatigués, que nous ne pûmes en entreprendre un autre; et, dès que la soirée approcha , nous allâmes chercher notre souper et notre couche. La jouissance de l'un et de l'autre nous parut fort douce après notre utile travail, et nous n'oubliâmes pas de remercier Dieu de notre réussite et du bonheur de cette journée.

CHAPITRE IX,

Changement de demeure.

Le lendemain, au réveil, je rassemblai famille autour de moi, et nous primes semble un congé solennel de notre première demeure dans l'île, de notre place d'abordage. J'avoue que je la quittai àTegret; nous y étions plus en sûreté et plus près du vaisseau; mais ma compagne s'y trouvait mal, y souffrait de la chaleur; et mérite-t-til d'avoir une bonne compagne, celui qui ne sait pas céder à ses convenances , même à ses simples désirs? Je représentai fortement à mes fils, surtout aux plus jeunes, le danger de s'exposer comme ils l'avaient fait la veille, lors de la construction du pont. « Nous allons maintenant, leur dis-je, habiter une contrée inconnue , moins protégée par la nature que celle que nous quittons; nous ne connaissons ni le pays ni ses habilans; il est donc nécessaire d'être prudens, de ne pas nous diviser, cela affaiblirait nos forces, ne vous hasardez donc point,mes enfans, à courir seuls en avant, ou à rester en arrière; promettez - le - moi : » tous vinrent m'embrasser en me jurant obéissance. Nous fîmes la prière, et nous nous mîmes en marche. Mes fils reçurent l'ordre de rassembler noire troupeau, et d'amener près de nous l'âne et la vache pour être chargés des sacs que ma femme avait préparés avec beaucoup d'intelligence : ils étaient fermés par les deux bouts, qui pendaient de côté et d'autre; dans le milieu était une ouverture , aux deux côtés de laquelle étaient attachées des ficelles qui, en se croisant, passaient sous le ventre de l'animal, et servaient ainsi à retenir fortement les sacs sur son dos. Nous nous empressâmes ensuite d'empaqueter ce dont nous avions le plus besoin pour les premiers jours, en outils, ustensiles de cuisine , etc. , etc. , l'étui de vaisselle du capitaine, et une petite provision de beurre. J'arrangeai le tout dans des sacs, de manière que le poids fût en équilibre des deux côtés; puis j'attachai sur les sacs nos hamacs et nos couvertures pour compléter la charge, et nous allions nous mettre en route lorsque ma femme m'arrêta. t II m'est impossible, me ditelle , de laisser nos poules seules cette nuit, elles seraient perdues; il leur faut trouver une place; il en faut une aussi pour notre petit François, qui ne peut pas faire ce long trajet à pied, et nous arrêterait. J'ai encore mon sac enchanteur que je te recommande, me dit-elle en riant; Dieu sait combien il nous fera plaisir!

— Les femmes, répondis-je en riant aussi, ont toujours plus d'effets à emporter qu'il n'y a de place; voyons cependant où nous pourrons mettre tous les tiens. » Par bonheur j'avais ménagé l'âne dajis ma charge, parce que j'avais déjà pensé que nous pourrions ,.dans la route, placer François sur lui. Je lui fis un dossier du sac enchanteur de sa mère, et je l'assis tellement ferme entre les trois sacs , que la monture aurait pu galoper sans renverser le petit cavalier.

Pendant ce temps-là ses frères avaient couru après les poules et les pigeons, sans pouvoir les attraper : ils revinrent de très-mauvaise humeur et les mains vides. « Petits imbéciles, leur dit leur mère; comme vous voilà tous échauffés à courir après cette volaille indocile ! vous allez voir comme je vais m'y prendre pour m'en saisir. — Oui, oui, essayez, bonne mère, dit Jack avec son air mutin; je

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