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l'enfance, il n'y en a point dont le succès ait été aussi soutenu que le Robinson Crusoé, tant lu, tant vanté, et à juste titre; l'enfant est frappé des aventures de cet homme solitaire et abandonné, qui n'existe absolument que par lui-même, et qui soutient seul le terrible combat de l'humanité avec la nature. Il nous montre le genre humain dans son origine et dans sa faiblesse; il nous prouve comment la raison et un travail infatigable peuvent tout surmonter, et combien l'état de société, soit en famille, soit en peuple, avec les arts et les inventions qui l'accompagnent, est indispensable au bonheur de chaque individu.

Tous ces motifs décidèrent l'auteur à donner à son livre de famille la forme sous laquelle il le présente, et le titre du Robinson suisse, quoiqu'il diffère beaucoup du Robinson anglais, et présente un autre but, celui d'instruire la jeunesse dans plusieurs connaissances que l'auteur possédait, et qu'il a fait entrer dans ce cadre, principalement l'étude de l'histoire naturelle, et surtout celle des autres parties du monde. Le naufrage, l'île déserte, les secours que l'on trouve dans le vaisseau échoué, sont communs aux deux Robinsons, et ne présentent rien de nouveau; mais le tableau de cette famille, le développement des caractères différens de ses quatre jeunes garçons; le parti que le père de famille tire de leur situation pour les instruire dans différens arts et sciences, et former à la fois leur cœur et leur esprit, en fait vraiment un ouvrage utile à la jeunesse, et amusant pour les enfans, qui retrouvent avec plaisir la situation qui les avait si fort intéressés, et qui se verront eux-mêmes en scène.

Quant à l'éditeur de cet ouvrage, il déclare qu'il n'a aucune part à la narration; il ne peut réclamer que le style : il avait été fait par fragmens détachés, il leur a donné une suite : ses connaissances en histoire naturelle sont malheureusement très-bornées; il n'a pas eu le temps de faire des recherches pour vérifier exactement tous les faits allégués par l'auteur; LE

ROBINSON SUISSE.

CHAPITRE PREMIER.

Naufrage et préparatifs de délivrance.

...déjà la tempête avait duré six terribles jours, et, loin de se calmer le septième,elle paraissait augmenter de fureur. Nous étions si écartés de notre route, et tellement entraînés vers le sud-est, que personne sur le vaisseau ne savait où nous étions. Tout le monde était épuisé par le travail pénible et les longues veilles, et tout-à-fait découragé. Les mâts étaient fracassés et jetés à la mer, le vaisseau ouvert, en plusieurs endroits; l'eau commençait à y pénétrer. Les matelots aVaient cessé de jurer et récitaient des prières et des oraisons, ou faisaient des vœux ridicules; chacun recommandait son âme à Dieu, et pensait cependant aux moyens de sauver sa vie. « Enfans, dis-je à mes quatre garçons, qui se serraient contre moi effrayés et gémissans, Dieu peut nous sauver, s'il le veut, car rien ne lui est impossible; et s'il ne le trouve pas bon, nous ne devons point en murmurer; ce sera sans doute pour notre plus grand bien, pour nous placer auprès de lui dans le ciel, où nous serons éternellement ensemble : la mort n'est rien lorsqu'elle ne sépare pas ceux qui s'aiment. »

Ma bonne, mon excellente femme essuya les larmes qui coulaient de ses yeux, et dès ce moment devint plus tranquille; elle encouragea ses fils cadets, qui étaient appuyés contre elle, pendant que moi, qui devais leur donner l'exemple de la fermeté, je sentais mon cœur se briser d'inquiétude et d'affliction, en pensant au sort qui attendait mes bien-aimés. Nous priâmes tous à genoux notre Père céleste et miséricordieux de venir à notre secours, et l'émotion et la ferveur de ces innocentes créatures me prouvèrent que les enfans aussi savent prier, et peuvent, ainsi que les hommes, trouver dans la prière consolation et tranquillité.

Fritz, mon fils aîné, demanda à haute voix que Dieu daignât sauver ses chers parens, ses frères, et parut s'oublier lui-même : ils se relevèrent si fortifiés, qu'ils semblaient avoir oublié le danger qui nous menaçait; moi-même je sentais ma confiance en la Providence s'augmenter quand je regardais le groupe touchant que formaient mes quatre fils pressés contre leur mère. Le ciel aura pitié d'eux, pensais-je, et nous sauvera pour les protéger.

Tout-à-coup nous entendîmes, au milieu du fracas des vagues, des voix de matelots qui criaient : « Terre ! terre ! v Au même instant le vaisseau frappa contre un rocher; la commotion fut si forte que nous en fûmes renversés : on entendait de toutes parts des craquemens épouvantables, comme si le bâtiment allait se briser; l'eau entra partout: nous comprîmes que nous venions d'échouer, et que le vaisseau était entr'ouvert. Alors une voix lamentable, qui me parût être celle du capitaine, se fit entendre en criant : « Nous sommes perdus ! mettez vite la chaloupe à la mer. » Mon cœur fut percé comme par un coup de poignard : « Perdus ! s m'écriai-je; et les lamentations des enfans furent encore plus fortes que jamais. Alors je me contins , et je m'écriai : « Courage, mes amis! nous sommes encore à sec; la terre est proche; le Seigneur donne aide aux conrageux; restez là,vous êtes pour le moment en sûreté;

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