Images de page
PDF
ePub

et tu verras la nôtre. —Hélas, dit-il, je n'apporte rien, je n'ai rien rencontré. — Rien du tout? lui demandai-je. —Rien du tout, » me dit-il; mais cette fois un sourire de fierté perçait à travers son air mécontent. Au même instant Jack, qui s'était glissé derrière lui, s'écria : « Un.cochon de lait ! un cochon de lait ! » Alors Fritz trahi nous montra sa belle chasse avec un regard de satisfaction, et je reconnus d'abord que le prétendu cochon était un agouti, qui, d'après les descriptions de plusieurs voyageurs , devait être commun dans ces contrées ( 1 ). « Où l'as-tu trouvé ? où l'as - tu tiré? t'a-t-il bien fait courir? a disaient à la fois les petits garçons; « voyons, voyons... » Pour moi, j'étais sérieux. « Je préférerais , lui dis-je, qu'en effet tu n'eusses rien

(') L'agouti, dit M. Dejcourtilz, dans son Voyage à Saint-Domingue, est de la grosseur d'un lièvre, et court avec la même vitesse ; mais, pour la figure, il tient plus du cochon ; il en a le grognement. Ce n'est point un animal vorace, il est seulement friand; lorsqu'il est rassasié , il enterre le reste de ses provisions, et le garde pour un autre repas. Il est naturellement d'un caractère doux; mais , quand il est excité , il mord , ses poils se hérissent, et il frappe la terre de ses pieds de derrière, à la manière des lapins: ainsi que ces derniers, il creuse des tanières , mais qui n'ont qu'une issue; il s'y cache pendant les grandes chaleurs , et y dépose des provisions rapporté, et que tu ne te fusses pas permis* un mensonge; ne fais plus cela > mon fils, même en badinant; on s'accoutume ainsi à dire ce qui n'est pas, cette habitude dégénère facilement en fausseté, c'-est le plus affreux des vices. A présent, voyons ta chasse; où l'as-tu trouvée ?»

Fritz nous raconta qu'il avait été de l'autre côté du ruisseau : « Ah! nous dit-il, c'est bien autre chose qu'ici! le rivage est bas, et vous ne vous faites aucune idée de la quantité de toimeaux, de caisses, de planches , de toutes sortes de choses que la mer y dépose : ne voulons-nous pas les prendre? Nous devrions aussi, mon père, faire encore demain une course au vaisseau pour aller chercher notre bétail : ne faut-il pas du moins amener la

de patates et de bananes. On le prend à la course, ou bien on le chasse avec des chiens ; lorsqu'on a trop de peine à l'atteindre, le chasseur n'a qu'à sifller : dès que l'agouti l'entend , il se pose sur ses pieds de derrière, et se laisse prendre facilement. Sa chair est blanche, comme celle des lapins, mais sèche et sans graisse , et ne perd jamais toutà-fait un goût un peu sauvage, désagréable aux Européens : les naturels du pays en font grand cas, surtout quand l'animal pâture près de la mer, et mange les plantes imprégnées de sel; aussi le dépeuplent-ils tellement. qu'il est extrêmement diminué.

vache? Notre biscuit trempé dans du lait ne serait pas si dur : — Et serait meilleur , dit le gourmand Ernest. — Là, de l'autre côté , reprit Fritz, il y a de l'herbe tant qu'on en veut pour la faire paître, et puis un joli bois, où nous serons à l'ombre. Pourquoi resterions-nous ici, sur ces bords stériles et déserts? — Piitience, patience! répondis-je, il y a temps pour tout, ami Fritz; demain, après-demain sont aussi des jours qui auront leur travail. Avant toutes choses, dis-moi si tu n'as découvert aucune trace de nos compagnons de voyage? — Pas la moindre trace d'homme, ni mort ni en vie, ni sur terre ni sur mer; mais il y a des animaux qui ressemblent plus à des cochons que celui-ci, qui a plutôt des pates de lièvre : je le voyais sauter sur l'herbe, tantôt assis sur celles de derrière, se frottant le museau avec celles de devant, tantôt cherchant des racines, et les rongeant comme les écureuils. Si je n'avais craint qu'il m'échappât , j'aurais essayé de le prendre vivant ; il me paraissait presque apprivoisé. »

L'observateur Ernest tournait et retournait la bête de tous les côtés : « Je ne vois pas, dit-il enfin, que ce soit, comme nous l'avons cru , un cochon de lait; il est vrai quo ses soies et son museau ressemblent assez à ceu» des cochons; mais voyez ses dents, il n'en a uniquement que quatre incisives devant, comme les animaux rongeurs : en général, il ressemble plus à un lapin ou à un lièvre. J'en ai vu une gravure dans notre livre d'Histoire naturelle; si je ne me trompe, on l'appelle agouti»

—Ha, ha! dit Fritz , voilà monsieur le savant, qui veut tout savoir.

— Et qui cette fois, n'a pas tort, lui dis-je; ne précipite pas tes railleries; c'est bien vraiment un agouti. Je ne le connais non plus que par des descriptions ou des gravures, mais ton marcassin leur ressemble parfaitement; il est indigène en Amérique; il vit dans des creux , sous des racines d'arbres, et c'est, dit-on , un excellent manger : nous en jugerons. i

Pendant que nous parlions, Jack s'efforçait d'ouvrir une huître avec son couteau; mais, malgré tous ses efforts et toutes ses grimaces, il ne put en venir à bout; je ris, et je lui en fis poser quelques-unes sur des charbons ardens ;: bientôt elles s'ouvrirent d'elles-mêmes : « Eh bien! mes enfans, il ne tient qu'à vous, à présent, de vous régaler de la friandise la plus estimée des palais les plus délicats. » J'en mangeai une , mais elles m'ont toujours répugné, et je ne pus retenir un signe d'aversion : ils me regardèrent avec surprise. « Mais tout le monde dit, mon père, que les huîtres sont un manger parfait? — Je ne dispute du goût de personne , lui répondis-je : quant à moi, je n'en mangerais qu'à la dernière extrémité : essayez, peutêtre les aimerez-vous. » Ce coquillage est si peu attrayant à voir quand on n'en a pas l'habitude , que pas un n'en voulut tâter. Cependant Jack, comme le plus courageux, avala la sienne comme une médecine, en fermant les yeux, et tous suivirent son exemple; mais tous déclarèrent, ainsi que moi, que l'huître n'était pas un mets de leur goût, et se hâtèrent de plonger la coquille dans le pot pour l'en retirer pleine de bonne soupe; mais ils se brûlèrent les doigts, et ce fut à qui crierait le plus fort. Ernest seul n'avait eu garde de s'y exposer; il sortit sa moule de sa poche, elle était aussi grande qu'une assiette, et plus profonde; il prit avec précaution toute sa portion à la fois , et, se moquant des autres, il attendit qu'elle fût un peu refroidie pour la manger à son aise.

« PrécédentContinuer »