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cette manière de couper vous est-elle venue, mon père? me demanda-t-il.

Le Pére. J'en ai lu la description dans des livres de voyages; j'ai lu que les sauvages,qui n'ont pas de couteau, mais qui fabriquent des espèces de ficelles d'écorce d'arbre, s'en servent pour couper différentes choses; et tu vois à quoi servent la lecture et la réflexion.

Fritz. Et pour faire des flacons, comment s'y prend-on? Je ne le comprends pas.

Le PliRE. On s'en occupe d'avance. Pour avoir une bouteille avec un cou, il faut entourer la courge, toute-jeune, d'un bandage de toile ou d'écorce, de sorte seulement que la partie libre se forme en rondeur, et que celle qui est comprimée reste étroite : de cette manière on obtient un flacon de la meilleure forme. On les fait ensuite sécher, puis on fait une ouverture en haut, par laquelle on fait sortir la moelle, ea y mettant des petits cailloux qu'on secoue et qui détachent l'intérieur. >

Fritz. Les courges en flacons, qu'on nomme des gourdes, que j'ai vues dans notre pays, ont-elles été faites de cette manière?

Le Père. Non, mon cher; c'est une espèce à part, qui a cette forme naturelle. »

Tout en causant, l'ouvrage s'avançait; Fritz avait aussi fait un plat et des assiettes, et les admirait. « Ah! quel paisir ma mère aura à manger là-dessus ! disait-il; mais comment les emporterons-nous? Elles me paraissent bien fragiles.

— Nous allons, lui dis-je, les laisser ici au soleil sur le sable, pour qu'elles sèchent bien , et nous les prendrons au retour; mais il faut avoir soin de les remplir de sable, pour que l'ardeur du soleil ne les rétrécisse pas. » Ce conseil plut à mon Fritz, qui se voyait dis pensé de les porter pendant toute la route. Notre porcelaine de nouvelle fabrique fut donc mise sur la grève, remplie de sable et abandonnée à son sort.' . .'

— Tout en cheminant, Fritz s'amusait à sculpter des cuillères de coque de courge, et moi j'essayais d'en faire une de fragmens de noix de coco; mais il faut avouer que ni l'une ni l'autre ne ressemblaient le moins du monde à celles que j'avais vues au Muséum de Londres , travaillées par des insulaires de la mer du Sud : lorsqu'on manque d'instrumons, il faut céder le pas aux sauvages dans ce qui tient à l'adresse et à !a patience; encore avionsnous des couteaux, et ils n'ont que des pierres plates. «J'ai fait là, dis-je en riant à mon fils, une cuillère qui ne vaut guère mieux que la tienne; il faudrait avoir la bouche fendue jusqu'aux oreilles pour manger la soupe avec ces cuillères-là.

— Je le crois bien, me répondit-il; mais ce n'est pas ma faute, c'est la courbure du morceau de courge qui m'a dirigé; si je les avais faites plus petites, elles seraient devenues trop plates : il est encore plus difficile de manger la soupe avec une pelle qu'avec une coquille d'huître. En attendant que je trouve le moyen d'en faire de meilleures, celles-ci pourront toujours servir, et feront plaisir à maman. Je pense que Dieu met quelquefois ses enfans en détresse, pour«qu'ils apprennent à se contenter de peU. ... .;

Le Pere. Cette remarque est bonne, mon (ils, et me fait plus de plaisir que cent écus. » Fritz éclata de rire. «Vous ne la taxez pas trop haut, mon père , car à quoi vous serviraient à présent cent écus? Si vous aviez dit une bonne soupe ou cent noix de coco, vous m'auriez rendu plus fier de ma remarque.

Le Pere. Eh bien, sois-le encore de celle-ci. Je suis bien aise que tu commences à estimer les choses-suivant leur valeur et leur utilité, et S ne pas les regarder invariablement comme bonnes ou mauvaises, ainsi que le font les enfans. L'argent n'est qu'un moyen d'échange dans la société humaine; mais ici, sur cette côte solitaire, la bonne nature ne nous en demande point pour ce qu'elle veut bien nous donner. »

Pendant cette conversation et la fabrication des cuillères, nous n'avions pas négligé dé regarder attentivement partout, pour chercher à découvrir nos compagnons; mais, hélas ! ce fut en vain. Enfin, après une marche de quatre bonnes lieues , nous arrivâmes à une langue de terre qui avançait fort au foin dans la mer, sur laquelle se trouvait une colline élevée; cette hauteur nous parut la place la plus favorable pour étendre nos recherches et notre vue au loin sans avoir besoin de rôder plus long-temps, et nous y montâmes avec courage.

Ce ne fut pas sans peine et sans sueur que nous arrivâmes sur le sommet, qui nous offrit une vue magnifique, embrassant une trèsvaste étendue d'eau et de terre; mais nous eûmes beau regarder, avec notre excellente lunette, au long et au large, nous ne découvrîmes nulle part aucune trace d'hommes : la belle nature était devant nous dans toutes ses grâces naturelles; et, malgré le manque de secours humain, elle nous parut charmante au plus haut degré. Le rivage arrondi d'une baie considérable, dont le bord de l'autre côté se perdait en promontoire d'un beau bleu; la mer doucement frisée, dans laquelle le soleil répétait ses rayons; ces bois d'une verdure variée, ces productions nouvelles à nos yeux, nous auraient extasiés, si le chagrin de ne pas trouver nos camarades, et de penser qu'ils avaient péri misérablement dans la vaste mer, ne nous avait accablés de tristesse; nous étions abattus de voir ainsi disparaître notre plus douce espérance : nous ne sentîmes pas moins, cependant, la grâce que Dieu nous avait faite de nous préserver, et de nous avoir placés solitaires dans cette belle contrée, où du moins nous n'éprouverions pas la faim, et où , autant qu'on pouvait en juger, nous serions aussi préservés d'autres dangers : nous n'avions point rencontré d'animaux cruels ou venimeux, et, aussi loin que notre vue pouvait s'étendre , nous n'apercevions aucune hutte de sauvages. « Eh bien, mon Fritz, lui dis-je, il paraît que Dieu nous a destinés à une vie solitaire, et nous donne ce beau pays pour notre habitation, du moins jusqu'à ce que le

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