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nous montrent le dos pour se moquer de nous.

Le Pere. Et cela peut-il exciter à la vengeance ce Fritz raisonnable? A dire la vérité, je ne suis point le patron des singes; ce sont des animaux malicieux par caractère; mais aussi long-temps qu'une bête ne nous nuit pas, ou que sa mort ne nous est pas utile pour conserver notre propre vie, nous ne sommes pas en droit de la tuer, et moins encore de la tourmenter pour nous amuser, ou par un désir insensé de vengeance.

Fmtz. Nous aurions aussi bien pu rôtir un singe que tout autre gibier.

Le Pere. Grand merci ! tu nous aurais fait là un beau régal I d'ailleurs, ton singe tué n'aurait pas couru de lui-même à la cuisine, et moi je n'avais , je t'assure, nulle envie de le porter chez nous; pour toi, mon fils, tu es chargé de reste avec ton gros paquet de cannes à sucre; les singes vivans nous seront peutêtre d'une plus grande utilité: fais attention, mais prends garde à ta tête; si je réussis, ils nous fourniront des noix de coco en quantité. »

Je commençai alors à jeter des pierres contre les singes , et quoique je n'atteignisse pas la moitié de la hauteur des palmiers, ils furent cependant très-excités et fort en colère. Dans leur manie d'imitation, ils arrachèrent avec acharnement de la tige des palmiers noix sur noix, pour les jeter contre nous ; de sorte que nous avions beaucoup à faire pour ne pas en être frappés, et bientôt il y eut autour de nous une grande quantité de fruits. Fritz riait de bon cœur de ce que ce tour nous avait si bien réussi; et, quand la grêle de cocos fut ralentie, il ramassa autant de noix qu'il voulut. Nous choisîmes une place sûre pour jouir de notre récolte, et nous ouvrîmes les coques avec la hache; mais auparavant nous bûmes par les trois petits trous, que nous pouvions percer avec le couteau, le lait qui s'y trouvait; il n'est pas très-bon, mais il désaltère: ce qui nous parut excellent, c'est une espèce de crème solide qui s'attache à la coque, et que nous grattions avec nos cuillères; nous y mêlâmes du jus de nos cannes, et nous en fîmes un régal délicieux. Maître Turc y gagna le reste de notre écrevisse , que nous méprisions , et un peu de biscuit; mais cette grosse bête était loin d'être rassasiée : elle mâcha de tout son cœur des morceaux de cannes à sucre et les pépins des cocos.

Enfin nous nous levâmes; j'attachai ensemble quelques noix qui avaient encore leurs tiges, et je les jetai sur mon épaule. Fritz reprit son paquet de cannes; nous nous chargeâmes, et nous nous préparâmes à repartir pour reprendre le chemin de notre habitation.

CHAPITRE IV.

Retour du voyage de découverte ; alarme noclurfle.

Fb I T z n'acheva pas son Voyage sans plainte; le paquet des cannes à sucre pesait sur ses épaules; il le changeait souvent de place; enfin il s'arrêta en respirant fortement : « Non i s'écria t-il, je n'aurais jamais pensé que quelques cannes à sucre fussent si pesantes à porter; que je plains les pauvres nègres qui les apportent peut-être de bien plus loin ! Je voudrais bien cependant que ma mère et mes frères eussent part à notre butin.

— Patience et courage, cher Fritz, lui criai-je; pense au panier de pain (L'Esope, qui était d'abord le plus pesant fardeau, et qui devint à la fin le plus léger. Tes cannes à sucre diminueront aussi, et nous pourrons bien , avant d'arriver chez nous, en sucer encore plusieurs : dès à présent allégetoi d'une en ma faveur; elle me servira de bâton de pélerin et de cruche à miel en môme temps. Prends - en une aussi à la main; les autres, tu les lieras fortement ensemble, et tu les attacheras sur ton dos , en croix avec ton fusil, et alors tu les porteras avec plus d'aisance. Dans notre situation, il faut apprendre à faire usage de notre intelligence, si elle n'est pas trop bornée; la réflexion et la faculté inventrice doivent compenser le défaut de secours. »

Pendant que nous marchions et causions ainsi, Fritz s'aperçut que je suçais de temps en temps le bout de ma canne, et voulut en faire autant; mais il eut beau sucer de toutes ses forces, rien ou presque rien n'arriva dans sa bouche. « D'où vient donc, dit-il, que je ne tire point de jus? cependant elle en est pleine.

— Cela provient, lui dis-je, de ce que tu ne fais pas usage de ta réflexion ni de ton imagination.'

Fritz. Ah ! je m'en souviens;c'est sans doute par défaut d'air? S'il n'y a pas une ouverture en bas, je sucerais en vain, rien n'arrivera.

Le Pjîre. Tu l'as deviné; mais que faut-il faire maintenant?

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