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que nous ne sommes pas non plus obligés de les rendre.

La Mère. Tu t'associes donc aux requins, mon cher petit? J'espère que tu as une plus haute idée de ton être, et que, si tu y penses bien, tu verras qu'en toute équité et justice nous ne devons regarder ces services, et ce qui a une valeur réelle, que comme un dépôt qui nous est confié, et que nous devons tâcher de conserver. Je crois bien cependant que, les ayant sauvés aux dépens de notre vie, nous avons le droit de nous en ser'vir pour notre usage pendant que nous sommes ici, dénués de tout secours; mais si nous trouvons jamais ceux à qui ils appartiennent, nous devons les leur rendre.

Fritz. Et je crois que monsieur le capitaine, tout capitaine qu'il est, ne sera pas fâché de les retrouver dans un magnifique étui de peau de chat tigré, que je lui donnerai pour conserver son argenterie ! »

Je riais de l'orgueil de mon petit fanfaron, lorsqu'un coup de feu se fit entendre sur notre arbre, de notre chambre à coucher, et deux oiseaux tombèrent presque à nos pieds. Nous fûmes à la fois effrayés et surpris, et tous les regards se portèrent en haut : alors nous vîmes Ernest debout, devant la chambre ouverte, son fusil à la main, criant d'un ton triomphant : « Attrapez, attrapez; ces deux-là n'ont pas été manqués; j'ai fait ma chasse aussi, messieurs les chasseurs! »Joyeux, il descendit précipitamment de l'échelle, et courut avec François ramasser les deux oiseaux, pendant que Fritz et Jack grimpaient à leur tour au château de l'arbre, avec l'espoir d'en faire autant. Je les remarquai comme ils étaient près d'arriver, et je leur criai vivement: « Qu'est-ce que vous allez donc faire? Avezvous déjà oublié le grand roi, qui veut que les oiseaux du ciel et les bêtes des champs aient aussi leur repos le jour qui lui est consacré? Je suis assez fâché qu'un de mes fils lui ait déjà désobéi. »

Ces paroles arrêtèrent tout-à-coup le zèle des petits chasseurs, et diminuèrent la joie d'Ernest; il baissa les yeux en rougissant sans chercher à s'excuser, et ses frères redescendirent tranquillement l'échelle, et vinrent examiner le gibier qui était tombé. L'un des oiseaux tués était de la petite espèce des grives

et l'autre, d'une très-petite race de pigeons, que l'on nomme ortolans dans les Antilles; ils sont très-gras et d'un goût délicieux. En même temps nous remarquâmes avec plaisir que les figues sauvages commençaient à mûrir, et qu'elles attiraient une quantité de ces oiseaux; en sorte que je prévis que nous allions avoir notre crochet bien garni, et sur notre table un mets que les plus grands seigneurs nous envieraient. Je consolai mes fils du reproche que je leur avais adressé, en encourageant à en tuer les jours suivans autant qu'ils le pourraient : je savais que, rôti à demi, et mis dans des tonnes avec du beurre fondu dessus, ce gibier se conservait à merveille , et pouvait nous faire une bonne provision, et une ressource pour les temps fâcheux. Ma femme se mit à plumer pour notre souper ceux qu'Ernest avait tués; je m'assis à côté d'elle en continuant à faire l'arc et les flèches de François, et je dis à la bonne ménagère qu'elle trouverait dans l'abondante récolte de figues de quoi épargner la graine pour nourrir nos poules et nos pigeons , qui s'en régaleraient sûrement aussi bien que les ortolans; cet espoir lui fit grand plaisir.

Ainsi finit notre jour de repos. La chasse d'Ernest fut trouvée excellente; mais il n'y avait pas de quoi nous donner une indigestion. Le souper fini, et la prière dite, nous montâmes tous en procession notre échelle, et nous allâmes, dans nos hamacs, goûter la douceur du sommeil sans être fatigués comme la veille.

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