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la question suivante : Comment passons-nous de notre durée à la durée extérieure, de la mesure du temps dans lequel nous sommes à la mesure du temps hors de nous ? Et aucun système n'a résolu cette question.

-Elle est inutile, ici, puisque le temps hors de nous se trouve donné avec le temps qui nous est propre. Le temps est une forme de l'existence. - On dit que le temps a pour caractère d'être conçu comme infini. C'est une erreur. – L'idée de l'infipi a ses conditions et ne se trouve pas dans toutes les intelligences. Les enfants et les peuples enfants ont besoin d'être initiés à cet égard; il est dans les conditions de l'esprit humain, abandonné à ses seules forces, de s'arrêter à une fin : les hommes qui croyaient la terre supportée par une tortue ne demandaient pas qui supporte la tortue. Nous savons bien tout ce que l'on dit ici : que la fin de l'humanité peut être conçue et non pas celle du temps ; qu'en supposant tous les êtres anéantis, nous voyons le temps au-delà de cette destruction et prêt à dévorer de nouvelles générations. Mais, ici, l'on efface une distinction fondamentale , celle du temps d'avec l'éternité; distinction si bien marquée chez les philosophes chrétiens, dont les méditations se tournaient sans cesse de ce côté. L'idée du temps infini n'est pas autre que celle de l'éternité, et nous dirons plus tard quelle filiation existe entre ces deux idées ; filiation invisible à la science actuelle. Pour un grand nombre, l'idée de l'éternité n'existe pas : de là les systèmes les plus opposés. Tandis que

les uns ne veulent accepter dans le temps que son caractère d'inlinité, les autres répudient l'infini comme un fantôme que l'imagination invente.

Nous pouvons répondre, dès ce moment, à la question de Pascal sur la permanence de l'intelligence humaine, permanence qui sanctionne tous les progrès : ici, notre foi vient de ce que l'idée des temps passés implique la permanence du toi, du moi humain, toujours identique à lui-même, à travers les siècles.

VII.

· De même que le temps est donné par l'idée de la substance correspondante à la variété des phénomènes, l'espace est donné par l'idée de la substance correspondante à la diversité des êtres. D'une part la substance correspondante à la pluralité de ses modes; de l'autre, à la pluralité des êtres.

Si nous arrivions à l'idée de l'espace par la perception sensible, l'espace ne serait que l'étendue des corps, ou, si l'on veut, l'image des corps persistante dans les lieux qu'ils occupaient tout à l'heure. L'espace n'offrirait jamais à l'esprit un milieu continu, s'il résultait des images ou des formes sensibles. S'il est vrai que l'on ne puisse concevoir un corps sans le placer dans un lieu, c'est que l'idée de lieu vient dès que l'esprit considère plusieurs objets, dès que l'esprit change son attention et produit un acte qui lui fait dire : ici, là. Mais les deux objets conçus et distingués les premiers ne sont point des corps ; ce n'est donc pas par l'idée des corps qu'on arrive à l'idée du lieu. - La substance moi et la substance toi sont les deux premiers objets que nous distinguions; elles sont conçues chacune avec son unité, chacune à part. Conçues à part et néanmoins soustraites à l'imagination, l'idée de lieu qui les accompagne n'est plus une image définie: cette idée de lieu implique celle d'un milieu indéfini, continu.- T'elle est l'idée de l'espace; l'espace n'est pas seulement l'univers , mais le milieu de l'univers; non pas seulement le milieu des corps, mais le milieu de tous les êtres : il est le milieu des âmes avant d'être celui des corps. L'espace n'est pas la simple condition subjective de la perception extérieure il est la connaissance simultanée du moi et du toi, de leur indépendance et de leur identité. L'idée de l'espace nous vient de ce que le moi et le toi substances pour être connus sont connus à part. L'espace nous est donné par le rapport du moi substance à la pluralité des êtres.

L'espace se trouve ainsi soustrait aux limites de l'imagination et des sens ; mais ce n'est pas encore là l'idée complète de l'espace. Puisque la conscience attribue un commencement à la substance moi, nous pouvons concevoir que cette 'substance n'a jamais existé, nous pouvons concevoir le néant des substances créées ; et néanmoins l'espace se montre toujours

arrIV

permanent, et toujours prêt à recevoir l'ensemble de la création. Comment arrivons-nous à l'idée de l'espace éternel? — Nous répondons que deux idées bien distinctes sont encore confondues ici : celle de l'espace et celle de l'immuable immensité. La distance qui les sépare est infinie : nous montrerons comment l'esprit humain arrive à franchir cette distance; mais plus tard.

Le temps est mesuré par le mouvement, ce qui produit la durée; l'espace est mesuré par les corps , ce qui produit l'étendue. C'est par la mesure que le temps et l'espace, connus d'abord à priori , tombent sous l'empire de la sensibilité et de l'imagination. En ce sens l'on peut dire, avec Kant, que le temps, que l'espace précède toạtęs sensations, supponitur sensibus; et comme la mesure du temps et de l'espace est la condition de l'expérience extérieure, nous dirons aussi que l'idée pure qui précède la mesure rend l'expérience possible. Mais nous pouvons opposer une négation à Kant, lorsqu'il détrụit la réalité extérieure du temps et de l'espace, et qu'il établit son idéalism transcendantal, cet idéalisme destructif de toutes les réalités spirituelles et matérielles; panthéisme orgueilleux et mesquin, dont le OEÒE c'est le moi.

Malgré les efforts de la philosophie, il fut toujours impossible d'atteindre les idées absolues du temps et de l'espace, parce que l'on voulut toujours isoler l'intelligence humaine. Par suite , les uns nièrent ces. idées en se bornant à la durée et à l'étendue, au

risque de porter atteinte à nos croyances les plus chères; les autres tournèrent la question, et, par une hypothèse hardie , déclarèrent que ces idées ne sont que des conditions primitives de notre pensée, des formes de notre sensibilité. Leibnitz avait dit ceci , mais au moins il admettait en principe la réalité des substances, tout en jetant le doute sur la réalité des phénomènes. Kant va plus loin; il pose la même hypothèse , l'analyse, la développe; de sa main puissante il la jette à la base de toute la science; puis, en se disant transcendantal, il se renferme dans le moi solitaire, contemple le jeu intérieur des facultés enveloppées de formules, et le monde avec ses réalités et ses phénomènes n'est plus qu'une fantasmagorie. - Ceux qui nient les idées absolues du temps et de l'espace ont raison, car ils ne les possèdent pas : il est deux histoires de l'intelligence humaine. Les autres se trompent; le temps et l'espace ne sont pas la condition de l'intuition extérieure, mais, au contraire, l'intuition extérieure est la condition du temps et de l'espace. L'esprit arrive à les connaitre, parce que la substance moi et la substance toi, chacune à part et chacune avec ses modes, se sont déjà posées simultanément en face l'une de l'autre et l'une hors de l'autre. - La substance - extérieure possède le même titre que la substance moi; la réalité extérieure, dont la connaissance préexiste au temps et à l'espace, entraine la réalité des phénomènes. Le temps et l'espace sont les formes de l'existence.

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