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naitre *. Il faut qu'elle essaie, mais toujours en vain, de jeter un pont du monde de la conscience au monde extérieur. Les systèmes en viennent tous à se rencontrer sur ce point, et pour tous le travail est inutile : il ne saurait y avoir de pont sur un abime qui n'a qu'un rivage. Aussi les plus hardis n'ont d'autre ressource que celle de nier ce monde qu'il ne peuvent atteindre, ce qui est un acte de désespoir.

La psychologie est une science à faire; ce qui ne veut pas dire seulement qu'elle est une science incomplète, mais une science dont les bases ne sont pas encore posées, et dans laquelle le travail d'un jour bouleverse celui de la veille. - L'astronomie, à son point de vue actuel, n'est pas une science achevée , mais elle est une science faite; aucun progrès ultérieur ne saurait renverser les lois de Kepler ni le principe de Newton qui suffisent aux exigences actuelles de l'esprit scientifique : la psychologie ne sera plus une science à faire, le jour où elle aura tellement établi son point de départ, qu'elle puisse fermer tout accès au scepticisme et satisfaire les premiers besoins de l'esprit philosophique.

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Ce sera toujours, dit Kant, un scandale pour la philosophie et la raison humaine en général, que de ne pouvoir admettre qu'au nom de la foi seale l'existence des choses qui nous sont extérieures. Mais pourquoi un scandale? la foi n'est-elle rien ? sail-on ce qu'est la foi ?

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Qu'est-ce donc qui arrète le progrès de la psychologie? Sa méthode; car la méthode exerce la plus grande influence sur les recherches et fait la destinée d'une science. On ne saurait nier que l'observation intérieure ne convienne à la psychologie; mais l'observation intérieure a, peut-être, pour effet de restreindre la méthode dans un point de vue trop étroit, Celui qui se replie en lui-même pour observer les phénomènes de la conscience, acquiert nécessairement une grande tendance à l'isolement; notre attention se dirigeant plus volontiers sur les choses extérieures que sur ce qui se passe en nous, pour vaincre ce penchant rebelle nous avons besoin d'un certain effort; et le jour où nous sommes parvenus à vaincre ce penchant, nous nous trouvons entraînés par notre effort vers une pente nouvelle. Notre esprit, introduit par la contemplation réfléchie dans un monde nouveau, dans le monde de la conscience, s'y renferme et s'isole. Cette tendance n'aurait-elle pas été fatale à la psychologie?

Ona cru voir dans l'homme une unité intellectuelle, relevant d'elle seule par ses principes et par ses lois. « Comme le but de la psychologie, dit-on, est de conự naitre l'homme et non pas les hommes, et que

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« l'homme est tout entier dans chaque individu de « l'espèce, il porte en lui-même tout l'objet de ses étu« des, tout le sujet de ses expériences. » — Mais cette unité qui se développe tous les jours dans l'enfant qui vient de naître, ne pouvant se développer dans la science, il faut bien que la méthode ne lui ait pas accordé toutes ses conditions naturelles. L'homme porte en lui la faculté de connaitre, il est vrai ; mais supposer que celte faculté se développe toute seule et sans aucun secours du dehors, c'est faire une hypothèse qui n'a rien à priori qui la justifie, rien qui puisse la rendre exclusive de toute autre. Et si, jusqu'à ce jour, la philosophie n'a pu montrer la règle qui dirige cette faculté, ni le flambeau qui l'éclaire, ne faut-il pas accuser le génie de l'isolement?' On attribue à la faiblesse de l'esprit bumain ce penchant qui lui fait chercher hors de lui l'origine de ses connaissances. Mais il y a chez l'homme plus d'orgueil que de faiblesse, et la science de l'âme pourrait bien avoir subi, de nos jours, le même sort qu'autrefois la science du ciel. Celle-ci fut longtemps arrêtée par l'orgueil de l'homme qui fit, durant un grand nombre de siècles perdus pour la science, tourner l'univers entier autour d'un point imperceptible dans l'espace, parce que ce point est son domaine; il voulait que l'univers entier relevât du centre qu'il habitait. N'est-ce pas cette même tendance qui veut encore que l'homme, dans son intelligence, relève de soi seul, contraire. ment à cette loi de la nature en vertu de laquelle les

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atres se prêtent tous secours, se développent l'un par l'autre, sans qu'ils cessent pour cela de conserver leur essence distincte et leur caractère propre ?

III.

je l'esprit a point ; il estour objet.

Il faudrait au moins que l'observation solitaire pût saisir tous les phénomènes intérieurs, et il n'en est pas ainsi à beaucoup près. Locke a dit, avec raison, que l'entendement, comme l'œil, pendant qu'il voit et perçoit toutes les autres choses, ne se voit pas lui-même, et qu'il faut de l'art et de la peine pour le placer à juste distance et en faire l'objet de notre attention. Pour nous observer nous-mêmes, nous avons besoin de vaincre nos habitudes; les objets des sens nous absorbent. Quoique l'esprit ait la conscience de ses opérations, il ne s'en occupe point; il est livré aux choses extérieures que ces opérations ont pour objet. Quelquefois même l'entrainement au dehors est irrésistible : l'attention d'un homme passionné appartient tout entière à la chose qui l'excite, et nullement à la passion elle-même. On peut dire à cela que l'observation intérieure est un art difficile, il est vrai, mais non pas impossible, et qu'il suffit d'y apporter une application soutenue. Mais il est un fait capital qui met cet art tout à fait en défaut : lorsque l'âme humaine est agitée par une passion, non seulement elle est en

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trainée au dehors, mais si nous voulons détourner notre attention de l'objet pour la porter sur la passion, celle-ci s'évanouit et échappe à l'examen; en présence

de l'attention, l'état passionné de notre âme s'efface. · L'enthousiasme, la sympathie, la tendresse, l'amour

peuvent-ils exister sous le regard de l'intelligence? l'artiste , le poëte, s'il observait l'enthousiasme qui l'anime, tuerait l'élan créateur de son génie, et deviendrait froid comme marbre; la femme mère, qui dans sa vive sympathie confond son âme avec celle de son enfant, si elle voulait s'étudier, tarirait aussitôt cette source d'amour qui l'entraine. Or, au milieu de ces élans de foi, d'enthousiasme, de sympathie, de tendresse ou d'amour, il est des moments suprêmes; il se produit alors des actes dont le passage est plus rapide que le fluide électrique; chez le poëte, c'est l'acte décisif de l'invention ; chez la tendre mère avec son enfant, c'est autre chose qui est inconnu. – La nature, dans ces moments suprêmes, a mesuré la durée et la conscience de l'acte en raison inverse de son énergie, comme si elle avait craint de révéler à l'homme toute sa puissance!

Ces phénomènes se développent surtout dans nos rapports avec les autres hommes; c'est principalement au milieu de la vie sociale que se produisent ces actes insaisissables de foi, d'enthousiasme, de sympa thie. Il peut donc exister entre nous et les autres hommes des rapports psychologiques invisibles à l'observation solitaire, et dont le rôle restera. effacé

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