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qu'à lui. De ce qu'une cause libre ne peut être forcée dans ses volitions, Leibnitz conclut que les monades sont indépendantes, les unes des autres, dans les corps, qui ne dépendent pas même de la monade dominante. Il dit que les modifications de l'âme découlent de l'essence propre de l'âme, et les modifications du corps de l'essence propre du corps ; le corps éprouverait les siennes, les mêmes et dans le même ordre, sans l'âme, et l'âme les siennes sans le corps : quoique ces modifications paraissent réciproquement produites, il n'en est rien; elles se correspondent et ne s'engendrent pas. - Imaginez qu'un homme soit enfermé dans un automate, sans aucun contact toutefois ; imaginez que l'automate exécute exactement les mêmes mouvements que l'homme emprisonné. Il y aurait harmonie , entre les mouvements de l'homme et ceux de l'automate, par un rapport de simultanéité et sans aucun rapport de causalité. — Cette comparaison représente assez bien , quoique grossièrement, l'harmonie que Leibnitz conçoit entre l'âme et le corps , barmonie préétablie de Dieu. Dieu considérant, dans leur ensemble, les modifications futures des choses créées, aurait réuni les substances chez lesquelles cet accord devait exister. Mais l'on se demande : pourquoi Dieu a-t-il donc voulu placer ainsi l'âme dans le corps, s'ils sont indépendants ? L'emprisonnement est bien inutile soit pour l'un, soit pour l'autre. — Cette étrange conception de Leibnitz, bien loin d'affranchir la liberté de l'âme, est une négation de cette liberté ; car,

on a beau dire , si les modifications de l'âme se trouvent nécessairement en harmonie avec celles d'un corps indépendant, elles sont par là même prédéterminées, et la liberté disparait. — C'est ici principalement que nous introduirons le principe de l'initiation intérieure.

VII.

Disons d'abord que la monade n'est pas seulement une substance dont l'essence est dans la force, mais une substance dont l'essence est dans la force et dans l'amour. — Ce qu'est la force en elle-même, nous l'ignorons; mais elle est pour nous cet effort intérieur qui précède toutes nos actions. Nos actions ont toujours leurs antécédents dans la conscience, et le froid Aristote lui-même a dit que ces antécédents sont l’amour et la vérité. Il va plus loin encore; car, après avoir établi que l'Étre principe de l'univers est la vie et l'action par essence, il ajoute que ce principe de l'existence est l'être immobile; et si l'on demande comment le principe immobile meut toutes choses, ce philosophe répond : « Il meut comme l'objet aia mé. » Qu'est-ce donc qu'aimer? Magna res est amor..... L'amour est un engendrement intérieur, un développement réciproque des facultés latentes de nos âmes; à tel point que si ce phénomène ne s'est

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pas accompli, l'on peut affirmer que le cæur possède encore toute sa virginité. Amour et initiation intérieure sont donc ensemble toujours : cette affection développe dans chaque être son caractère principal et lui donne toute son extension. Quand on a considéré la puissance sociale et divine de l'amour, on n'y a vu qu'une simple attraction; c'est une initiation intérieure qu'il faut y voir avant tout.

On dira peut-être que cette définition de l'amour est puisée dans l'observation psychologique, et que nous sortons ainsi, de prime-abord, de cette région de l'absolu, dans laquelle Leibnitz voulut se placer. On peut le dire sans doute ; mais l'idée de la force d'où dérive-t-elle ? Ces perceptions, claires ou obscures, dont parle Leibnitz, ne sont-elles pas aussi des termes fournis par la psychologie, et qui ne peuvent offrir un sens à l'esprit qu'autant qu'on les ramène à leur source?

Substance, force, amour; tels sont les trois termes qui constituent le moi dans toute monade comme dans l'âme humaine. Une force n'existe qu'autant qu'elle s'exerce, et dès qu'elle cesse de s'exercer elle n'existe plus. On lui donne alors le nom de virtualité, et l'on distingue la virtualité de l'action actuelle. Comme si cette distinction était possible sans l'élément substance, qui persiste après que la force n'existe plus et qui recèle la force ! Cette distinction couvre et obscurcit ce qui est à la base même de la force, la substance. La substance recèle aussi la faculté d'aimer qui amène

par l'initiation intérieure le développement de la force. La force et l'amour ne se développent jamais qu'en vue de deux substances; pour aimer en elle-même, l'âme a besoin d'aimer hors d'elle; pour développer sa force, l'âme a besoin de l'exercer hors d'elle; aussi le moi et le toi se posent-ils solidairement au fond de la conscience. Une monade seule dans l'univers serait dépourvue de vie : elle n'aime que pour être aimée ; elle n'exerce une action que pour une réaction ; et c'est là seulement qu'est le nœud de l'activité et de la passivité.

Tout ceci est puisé dans l'observation intérieure, et de plus dans une observation qui pose à la fois le moi et le toi. C'est bien là ce que nous voulons. Pour nous, la conscience, mais la vraie conscience qui ne s'isole pas, est le lieu de l'absolu ; c'est elle qui renferme les éléments de l'ontologie et de la psychologie; c'est elle qui nous donne, par l'amour, le véritable lien entre l'élément ontologique et l'élément dynamique, entre la substance et la force ; car qu'est-ce qui peut être aimé, si ce n'est la substance une et permanente; qu'est-ce qui appelle la force si ce n'est l'amour initiateur ?

Nous ignorons ce qu'est la substance en elle-même, mais nous savons qu'elle est, qu'elle est une et permanente; nous ignorons ce qu'est la force en elle-même, mais nous savons qu'elle est et qu'elle engendre le mouvement; nous ignorons ce qu'est l'amour en luimême, mais nous savons qu'il est l'initiateur de la force, en assimilant au moi ce qui est déjà développé dans le toi.

VIII.

Revenons sur nos pas : Leibnitz, avons-nous dit, pose ce grand principe : tout agrégat de monades se trouve en rapport avec une monade qui le gouverne, le régit et à laquelle les autres sont subordonnées. Mais ce principe est en contradiction avec la définition de la monade considérée comme force solitaire. Pour Leibnitz, toute organisation n'est qu'un agrégat de monades entre lesquelles existe une certaine correspondance dans les perceptions; cette correspondance, cet accord constitue l'harmonie, sans que le développement de chaque partie du système cesse d'être soustrait à l'influence des autres parties. L'état intérieur de chaque monade serait le même alors qu'elle n'entrerait point dans le système. Mais alors qu'entend-on par cette âme dominante qui régit? On n'en voit pas la nécessité, pas même l'utilité; on ne comprend pas ce que signifie cette domination, à moins de recourir à ce mot de la lettre à Hanschius : « Ce qui dans les « esprits est providence est destin dans les corps. » Ce qui voudrait dire que, d'après la loi d'harmonie préétablie, les monades associées dans le corps sont celles dont l'accord préexistant est tel qu'elles subiront fata

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