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lement, et à point nommé, les modifications que l'âme éprouve volontairement et dans le libre exercice de son activité. Mais c'est détruire la liberté non seulement des monades corporelles, mais encore de l'âme dite dominante.

Par l'amour initiateur qui assimile au moi ce qui est dans le toi, tout s'explique, tout s'éclaircit. Alors les monades du système ne cessent pas de conserver leur activité propre, leur force sui juris ; et l'âme les domine, les meut comme l'objet aimé. Les monades corporelles s'assimilent chacune suivant son rôle ce qui est dans l'âme; en vertu de l'amour initiateur qui met en communion toutes les consciences du systême, chaque monade subordonnée réfléchit à son point de vue les perceptions de la monade dominante, et l'harmonie générale existe. On comprend alors comment il arrive, en vertu de cette réciprocité sans laquelle il n'y a pas d'amour, que l'âme et le corps soient intimement liés et forment une unité, qu'il ne se passe rien dans le corps sans que les modifieations de l'âme n'y répondent, et rien dans l'âme sans qu'une modification du corps n'y réponde également.

Alors on comprend non seulement l'union de l'âme et du corps dans l'homme, mais encore cet axiome de Leibnitz qui impose une dominante à toute organisation; car toute organisation suppose unité. Cette unité ne consiste pas dans une certaine ressemblance entre les états actuels des monades associées, mais bien dans le concours vers un but commun, vers une même fin.

Lamont

Cette même lin doit être résumée quelque part, de telle facon que chacune des parties puisse la réfléchir selon le rôle qui convient à sa nature; cette même sin doit être résumée dans une monade dominante. Toute organisation résulte ainsi de l'amour d'un certain nombre de monades pour une dominante qui fait participer, à divers degrés, chacune d'elles à l'état actuel de ses perceptions.

La négation de l'influence exercée par l'âme, comme par toute autre monade, hors d'elle-même est la plus opposée à ce qui donne un vrai sens au mot harmonie. Aussi vit-on les plus fidèles disciples du grand maître, après avoir tenté vainement d'étayer ce côté faible du système, finir par l'abandonner. Wolf luimême fut obligé d'attribuer aux êtres simples une sorte d'influence physique réciproque; mais une telle modification apportée à la doctrine devait l'altérer dans son essence. — La prétention d'arranger ou d'interpréter ainsi la théorie de Leibnitz s'est reproduite dans ces derniers temps en France*.

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IX.

L'état actuel d'unemonade dépend de celui des monades qui lui sont immédiatement associées. Cette as

• Maine de Biran, préface de l'éditeur.

sociation, cette correspondance continue d'un point quelconque de l'univers jusqu'à ses extrémités ; en sorte, dit Leibnitz, que chaque monade est un miroir vivant, un miroir représentatif de l'univers, selon son point de vue, et aussi réglé que l'univers même.

Le rôle de chaque monade dépend de celui du système auquel elle est immédiatement associée ; c'est là ce qui constitue l'harmonie. Le rôle de tout être est donc partie intégrante de l'harmonie universelle; en sorte que l'harmonie universelle est préétablie à l'harmonie de chaque être. C'est en ce sens que l'homme est une barmonie préétablie entre son âme et son corps, entre son corps et tous les corps, entre son âme et toutes les âmes.

Mais dans la théorie de Leibnitz, la connexité intime des parties de l'univers est idéale et non réelle ; l'harmonie est tout au plus dans la forme et pour ainsi dire architecturale. En tant qu'elles existent indépendamment les unes des autres, en tant qu'elles n'exercent aucune réciprocité d'influence, les monades n'ont entre elles aucun lien. Les choses se passent absolument comme si le lien s'y trouvait; mais c'est uniquement parce que Dieu, architecte de l'harinonie, coordonna chaque monade par rapport à l'univers. Le monde n'est ainsi qu'un grand édifice et non pas une association vivante ; et si les variations et les changements dans les parties ne troublent pas l'harmonie générale; c'est uniquement encore pårce que Dieu, considérant la totalité des événements qui surviendraient dans les substances créées, assembla celles qui devaient produire un nouvel accord. Au milieu de cette correspondance générale, l'univers pourrait donc tomber dans le néant, hormis une monade, sans ce que celle-ci suspendit son travail intérieur et ses perceptions. — Si la voix de la nature se faisait entendre, elle dirait, clamante conscientiâ, que pour nier tout rapport efficace et réel entre ses éléments, il faut la supposer morte et nier sa vie. — Après cela, pourquoi Leibnitz veut-il que la monade soit un miroir vivant de l'univers ? Car, dès que l'univers tout entier moins une monade peut être anéanti, sans que celle-ci soit troublée dans ses actes solitaires, la monade ne réclame nullement cette représentation dont on veut la doter; la monade est à elle-même tout son univers; pour elle rien n'existe hors du développement actuel de son activité. Mais il est deux antiques proverbes qui di sent:

L'homme est le miroir de l'univers ;
L'homme est l'image de Dieu.

Et ces deux proverbes étaient trop beaux pour que le génie de Leibnitz pût les délaisser.

Plaçons-nous, pour ainsi dire, dans l'entendement divin; reportons-nous à ce commencement où Dieu créa le monde; nous pourrons nous élever jusqu'à penser l'unité dans laquelle Dieu renferma l'univers. Comme dans la pensée divine tout être eut un rapport nécessaire avec l'ensemble de la nature , alors

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même que ce rapport serait purement architectural et de disposition générale , nous dirions que cet être réfléchit l'univers, aux yeux de celui qui sait et voit l'unité dans l'infinie variété. Par cela seul que le Créateur dut faire attention au dernier des atomes , celuici représente tous les rapports divers dans lesquels l'intelligence suprême l'associa; en ce sens le dernier des atomes , sous le regard de cette suprême intelligence, est bien le miroir de l'univers. Mais de ce que Dieu voit l'univers dans cet atome, il ne s'ensuit pas que l'atome ait l'univers réfléchi dans lui-même; et c'est là ce que voudrait Leibnitz. Lorsque Dieu voit l'univers dans un atome, c'est que celui-ci lui représente un fragment de sa pensée créatrice, et que dans ce fragment Dieu considère toute sa pensée. Or il n'y a rien là qui puisse appartenir à l'atome solitaire. — Nous ne savons même pas si l'on a le droit de faire intervenir Dieu dans l'harmonie du monde , quand tous les êtres existent à part et solitaires comme dans une alvéole sans porte ni fenêtre; car s'il est vrai , comme Leibnitz l'affirme, que le corps et l'âme seraient les mêmes alors qu'ils ne vivraient pas unis , supprimez les âmes, les corps vous resteront toujours. Et ne soyons pas effrayés de cette négation, on peut en faire une plus terrible encore; car le même argument qui vous autoriserait à supprimer l'âme sans compromettre votre vie terrestre, vous autoriserait à. supprimer Dieu dans l'univers sans crainte d’ébranler l'édifice. Paul Richter se trompait donc lorsqu'il faisait

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