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justice, de l'autorité, de la législation. Mais, d'un autre côté, l'autorité, comme dernière expression du droit, produit à son tour, par son extrême, l'extrême de la liberté : elle arrive à ce résultat, en logique, par le mouvement des idées, et, dans la réalité, par le fait qu'on nomme révolution. La liberté donne de nouveau naissance aux lois, aux droits, à l'autorité, qui réagissent sur elle, et ainsi de suite.

Cependant, si la république pure ne saurait exister dans la réalité, on voit naître des formes sociales qui s'en rapprochent plus ou moins. La communauté des biens étant la véritable idée de la république, si une communauté pareille s'établit, du moins partiellement, par un motif quelconque, il en résultera des rapports sociaux, auxquels le principe républicain de la majorité servira de base. C'est ainsi que la propriété commune de landes, de bois, de pâturages ou de terrains quelconques, à laquelle participent plusieurs familles ou individus indépendans les uns des autres, donnera lieu entre eux à des rapports où la majorité servira d'autorité.

Cependant une telle supposition n'est juste qu'autant que l'égalité matérielle continue à se maintenir parmi ces individus, puisque dans ce cas seul la majorité serait toujours l'expression de la force. Mais une égalité matérielle même approximative entre individus doués d'activitéet de moyens différens, est si contraire à la nature des choses , qu'elle ne saurait être maintenue que forcément. Autrement, l'inégalité s'introduirait dans la république, principalement par l'intermédiaire de l'idée du droit, si elle y prenait du développement, car il en résulterait la propriété séparée des biens, et une cohésion plus forte dans les familles, ce qui amènerait l'inégalité de forces parmi les citoyens.

La décision des affaires publiques appartiendra alors aux puissans, puisque la force de la majorité aura passé en leur possession, surtout s'ils s'unissent entre eux. — Leur cercle se rétrécissant toujours davantage, pourra aboutir à la monarchie.

Dans ce cas, si le monarque succédait en entier à l'autorité qui avait été établie dans la république, son autorité pourrait égaler ou surpasser celle qui est fondée sur le droit le plus extrême. Mais certains principes de gouvernement, et des formules qui accompagnent les actes publics, semblables à celles dont les empereurs romains faisaient usage, rappelleront l'origine populaire de son autorité, jusqu'à ce qu'enfin, toute trace d'origine différente venant à s'effacer, les deux genres de monarchie se soient entièrement assimilés. Il pourra même

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se présenter alors une contradiction, qu'on a vue se renouveler à plusieurs reprises. La monarchie d'origine populaire se servira de formules et d'un langage de gouvernement, qui appartiennent à la monarchie fondée sur le droit; et cette dernière, cédant à l'influence de doctrines en vogue, pourra faire usage à son tour d'un langage officiel qui indiquera une origine démocratique.

Mais si la république, en se rétrécissant de plus en plus, s'arrête à un des degrés intermédiaires, avant d'aboutir à la monarchie, elle prendra le nom d'aristocratie. En sorte que l'aristocratie n'est qu'une variété de la république, et ne se distingue de celle-ci que par le nombre des individus dont se compose la corporation souveraine. Dans la publique, ce nombre constitue la majorité ; dans l'aristocratie, il est en minorité.

Mais cette distinction admise en théorie n'est pas même exacte en réalité, si on a égard au nombre des individus qui composent la corporation souveraine de la république, et à celui des individus qui lui sont soumis, puisqu'on trouverait alors que les citoyens ou membres souverains de la publique sont toujours en minorité à l'égard de ceux qui dépendent de leur autorité. Car on ne voit jamais de république sans y rencontrer de véritables sujets : ce sont ou les femmes et les enfans

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de chaque citoyen, les habitans des dépendances ou des pays conquis, les esclaves ou autres inférieurs quelconques.

L'idée de la république suppose une association entre hommes indépendans et égaux. Mais à cause de la difficulté d'un rapprochement entre égaux, on la voit rarement se former de cette manière. Un pareil rapprochement ne peut être amené que par des circonstances extraordinaires et fortuites, telles que communauté de biens accidentelle, fréquentation des mêmes temples, réunion dans le même lieu de refuge. (Telle fut l'origine de la république de Venise). — Aussi, l'histoire ne présente-t-elle qu’un très-petit nombre de sociétés humaines , républicaines d'origine; et presque toujours la publique ne se compose que des ruines d'une autre société. Cette transformation peut être amenée par la violence, mais elle peut se faire aussi d'une manière conforme au droit. Dans le cas, par exemple, où une monarchie serait privée de son chef, sans qu'il eût transmis ses droits à un autre , tous ceux qui étaient soumis à son autorité, se trouveraient indépendans. Si les rapports sociaux qui existent dans la monarchie avaient tellement passé dans leurs habitudes, qu'ils ne voulussent pas les voir changer, ils se concerteront sur le choix d'un nouveau souverain, pour remplacer celui qu'ils ont

perdu. Mais si ces individus devenus indépendans se trouvent sous l'influence d'autres idées, ils voudront conserver la liberté personnelle qui leur est échue en partage, et accaparer encore, par première occupation, tous les droits restés vacans dans la monarchie.

Et c'est ainsi que, selon le nombre plus ou moins considérable des individus qui participeront à ces avantages, une aristocratie ou une république prendra la place de la monarchie.

Il y a donc erreur à condamner, du point de vue de la légitimité, l'existence même de la république, puisqu'elle peut se constituer d'une manière aussi légitime que la monarchie elle-même. Mais il est certain, d'un autre côté, que les tendances propres à ces deux formes sociales, ne sauraient manquer de se manifester dans chacune d'elles, avec plus ou moins de prépondérance, ce qui les place toujours en opposition de principes.

S III. - De l'état féodal.

On a pu se convaincre , que l'extrême du côté par lequel des rapports d'autorité et de dépendance s'établissent parmi les hommes, de même que celui par lequel ces rapports sont repoussés, c'est-à-dire le droit et la liberté, mènent également à des abstractions qui ne peuvent exister dans la réalité. Ce

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