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comme l'exige la discipline d'une armée, ou seulement conditionnelle, et, dans ce cas, l'État militaire perdra aisément son caractère de sévérité et se transformera en État féodal.

Comme on vient de le voir, les fonctious militaires peuvent acquérir dans l'État de la prépondérance au point de devenir la source de l'autorité souveraine. Nous ne connaissons pas d'exemple historique que le personnel de l'administration civile d'un pays quelconque soit devenu également puissant. Cependant le développement que le service public a pris de nos jours est tel, qu'avec le concours de circonstances favorables, l'avenir pourrait bien nous présenter une nouvelle forme sociale comme bureaucratie.

Il suit de ce que nous venons de développer, que l'autorité ayant été séparée, d'après ses différens côtés, en parties distinctes, celles-ci peuvent se placer en opposition les unes avec les autres et produire de nouvelles formes sociales, qui porteront le caractère de cette partie de l'autorité qui a servi de base à leur développement.

Mais, de même que la société humaine en général se forme par génération ou par des besoins d'existence et de sécurité, les mêmes motifs produisent continuellement de nouvelles réunions au sein de la grande société ou de l'État. Ces moindres associations, auxquelles un intérêt commun d'industrie ou d'art peut donner un développement d'une certaine étendue, arrivent rarement toutefois à une importance politique assez considérable, pour que les chefs de la corporation puissent prétendre à l'autorité souveraine. Néanmoins les corporations se constituant fortement sur quelque point isolé, — comme on l'a vu arriver dans quelques villes au moyen âge, - elles pourront y acquérir une autorité souveraine, ou une autorité qui en approchera , si les liens de l'État se relâchent de telle sorte, que les villes elles-mêmes deviennent indépendantes.

CHAPITRE VH.
LA SOCIÉTÉ MODERNE.

S I. — De la lutte des principes dans la société moderne.

Nous avons fait observer que la société humaine elle-même est le produit, tant de la génération , que du besoin que les hommes ont de l'assistance les uns des autres. Les formes sociales, au contraire, sont le résultat de la combinaison des idées sur le droit et la liberté, à une époque donnée. En parlant de ces formes sociales, au cha

n

pitre précédent, nous avons indiqué le point de naissance de la société moderne, et il nous reste maintenant à en montrer le développement ultérieur.

Le droit et la liberté ont tous deux le même principe spirituel, l'intelligence humaine pour cause ; mais ce principe, dans son existence terrestre, est réuni à la matière, et ils en viennent à l'opposition par ce côté matériel.

Le droit lui-même est la conséquence de la supériorité de l'esprit sur la matière , et c'est le développement de ce dernier élément qui constitue la base de l'autorité, opposée à la liberté des autres. C'est ainsi que le droit se montre contraire à la liberté par ce côté matériel, et nous allons voir que cette dernière se trouve dans le même cas.

La liberté est inhérente à l'intelligence humaine, à cause de l'essence spirituelle de celle-ci. Par son essence spirituelle, l'esprit est libre dans l'espace, ou plutôt l'espace même n'existe pas pour lui. Mais tel n'est pas son mode d'existence sur la terre, où il se trouve uni à un corps matériel, dont il ne peut se séparer que par la mort. Néanmoins le principe spirituel peut se détacher, jusqu'à un certain point, des liens qui l'unissent à l'élément matériel , en s'élevant au-dessus des influences de son corps, les passions, les désirs et autres tendances matérielles. Cet effort de maintenir la liberté de l'esprit, en se délivrant des influences sensuelles, se nomme vertu stoïque. Nous avons indiqué précédemment un autre côté de la liberté, celui par lequel l'homme tend à se dégager , non pas des liens de son propre corps , mais à dégager celui-ci des liens étrangers qui constituent l'autorité. Ce genre de liberté, qu'on nomme liberté politique, n'a, comme on le voit , rien de commun avec la vertu stoïque. Au lieu d'avoir une tendance vers l'absolu, comme celleci, elle s'efforce d'atteindre à un but matériel, l'affranchissement des liens du droit. Mais en arrivant à l'accomplissement exact de ce but, elle ne rencontre que la contradiction pure. Car nous croyons avoir suffisamment prouvé, que l'intention d'anéantir tout droit est une contradiction logique, puisqu'elle est contradictoire avec la nature humaine. · La liberté politique n'ayant d'autre tendance que celle de dégager son propre corps des liens d'un corps étranger, et de détruire ces liens du droit, ne consiste que dans la réaction matérielle d'un corps à l'égard de l'autre. Réaction produite par l'impatience de l'homme d'endurer des liens qui lui imposent des restrictions. - Et plus la société humaine se matérialise , plus cette tendance de

vient prononcée. Car la société matérialisée, en perdant de vue la source spirituelle du droit, cesse de le respecter, et trouve d'autant plus intolérables les conséquences de ce droit qui mènent jusqu'à l'autorité.

Cette tendance matérielle constitue la contrepartie exacte de l'autre abstraction extrême, que nous avons désignée sous le nom de vertu stoïque; celle-ci fait abstraction du corps, comme la liberté politique fait abstraction de l'esprit.

Mais ces deux extrêmes se rencontrent dès que leur valeur réciproque est admise, c'est-à-dire aussitôt que la supériorité de l'esprit sur la matière est reconnue, à côté de l'indépendance de l'individu de tout lien étranger. Ces conditions se retrouvent dans le droit réel avant qu'il ait produit le droit personnel comme conséquence ultérieure. La supériorité de l'esprit sur la matière est la source du droit réel, et cette même supériorité étant reconnue aux autres, il se forme ainsi des sphères de droits individuels séparées, et qui se trouvent matériellement indépendantes les unes des autres.

Nous nommerons liberté individuelle cette réconciliation des deux extrêmes de la liberté, dans la sphère du droit individuel. — Au lieu d'être hostile au droit individuel, comme la liberté politique, la liberté individuelles'identifie, au contraire, à lui,

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