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jamais défaut; Mahomet peut monter au ciel comme il l'a fait autrefois, et de là vous dicter des versets bien plus étranges encore.

Cadi. C'est assez.
Muhti. Assez, babas, assez.

PRÊTRE. Messieurs, vous êtes les deux hommes les plus sérieux que j'aie connus parmi les vôtres; je m'aperçois cependant que la vérité vous choque. Libre donc à vous de pardonner à sid Mahomet ses faiblesses et ses mensonges, libre à vous de le vénérer comme prophète. Mais ne me dites plus que sid Mahomet mérite le titre de glorieux par la pureté de sa conduite et la sublimité de ses enseignements. Ne dites plus que, semblable au soleil, sid Mahomet a fait reluire la religion d'Abraham, de Moïse, la faisant briller d’un plus pur éclat. Le soleil récrée et vivifie ce qui est triste, éclaire ce qu'il y a de moins pur, sans rien perdre de la pureté de ses rayons, parce que son centre est feu et lumière. Telle a été la prérogative de l'Évangile, le livre de la lu

parce que le centre d ' oi il ,كتاب المنير miere

émane, est le verbe de Dieu, la lumière éternelle. L’Islam du Koran, après l'Islam de l'Évangile, c'est le souffle impur du simoun, flétrissant les fleurs de l'oranger et de l'olivier, que l'haleine du doux zéphyr avait fait éclore. Le Koran , pas plus que le simoun, ne peut être un don du ciel.

Muhti. Quel est donc ce personnage auquel s'applique le titre de glorieux , periclytos en grec, Mahomet en arabe ?

OUS som

Un derviche (1), qui accompagnait le cadi, se lève, et prenant la parole : « Messieurs, dit-il, avant d'aller plus loin, vous me permettrez de placer une observation qui nous intéresse tous. Il y a longtemps que nous sommes ici, et le muphti n'a pas encore pensé à nous faire servir le café. A mon avis, la plus belle dissertation sans pipe et sans café est un aliment sans sel. (On rit, et à l'instant le café est servi.)

A la fin du déjeuner, le dérviche s'assied à côté du prêtre, avec lequel il engage conversation; le muphti et la cadi, placés à quelque distance, préparent leurs pipes et écoutent.

(1) Les derviches (mot qui veut dire pauvre; il est synonyme de fakir) forment comme une caste d'anachorètes, parmi lesquels on voit des hommes respectables; mais la plupart font les visionnaires et les extravagants. Dans le nombre il se trouve de bons vivants, quelquefois esprits forts et frondeurs. Tel est le derviche en scène.

DIALOGUE XI.

ENTRE LE PRÊTRE DES CHRÉTIENS ET LE DERVICHE.

SUJET : Mahomet a-t-il fait quelque bien ? - Le Koran à

côté de l'Évangile. - L'un affranchit l'esclave, l'autre le maintient dans la servitude. -- L'Évangile principe d'ordre et de bonheur pour la famille et la société. — Le Koran principe rétrograde. — Lequel des deux livres donne une plus haute idée de Dieu ? - Mahomet confondu parmi les pseudo-prophètes.

§ I.

DERVICAE. Evidemment, babas, tu penses mal de séidna Mahomet.

PRÊTRE. Moi, mal penser de sid Mahomet! Plût à Dieu que tout musulman l'honorât comme je l'honore. La vraie manière d'honorer quelqu'un, c'est de lui reconnaître tout son mérite, mais rien de plus; lui prêter ce qui ne lui appartient pas, c'est lui préparer le ridicule et la confusion. Je te demande, derviche, peut-on donner sans dérision au premier venu le turban de chérif (1)?

(1) Chérif veut dire noble. Portent ce nom ceux qu'on suppose descendre de Mahomet par Fatima. Ils portent le turban vert. Ils sont regardés comme nobles, dans quelque rang de la société qu'ils se trouvent. Leur personne est comme inviolable. Malheur à celui qui frapperait un chérif.

Derviche. Non, cet honneur est réservé aux parents du prophète.

PRÊTRE. Serait-ce honorer le muphti ou le cadi que de leur prêter le titre d'emir-el-moumenin (commandeur des croyants)?

DerViche. Non, ce nom n'appartient qu'au grand sultan de Stamboul (Constantinople). Et quel est donc le titre que tu reconnais à séidna Mahomet ?

PRÊTRE. Je l'ai déjà dit : sid Mahomet est un grand homme; il a fait des oeuvres d'un grand homme. L'Arabie était habitée par diverses peuplades ennemies les unes des autres; Mahomet les réunit sous un même drapeau : c'est là une grande chose. La plupart de ces peuples restaient encore courbés devant des idoles; sid Mahomet, instruit dans ses relations de commerce avec les chrétiens et les juifs sur l'unité de Dieu, l'a fait connaitre à ces idolâtres : c'est là un bienfait. Des sectes de chrétiens, qui, par suite des troubles du Nord, avaient cherché un asile en Arabie, séparées de l'autorité qui éclaire et dirige, avaient oublié la pureté de l'Evangile, et mélaient à leur culte des actes d'idolâtrie; sid Mahomet les a arrêtées sur le penchant de cette ruine morale, et leur a posé pour point d'arrêt l'unité de Dieu : c'est peut-être là un bienfait.

DERVICHE. A la bonne heure; l'inspiration du prophète n'est donc pas le souffle du simoun ?

PRÊTRE. Le simoun, qui pèse sur les poumons, est préférable à l'absence d'air, qui asphyxie. De même, la croyance des peuples dont nous parlons,

bien qu'imparfaite, est préférable à l'idòlatrie, état de mort.

Mais ce que sid Mahomet a retranché de l'Évangile, ce qu'il y a ajouté, c'est le ravage du souffle qui lèse la prunelle de l'ail, y infiltrant la poussière brûlante du Sahara.

DERVICHE. A t'entendre, Mahomet et ses sectateurs auraient l'âme aussi noire que la peau des domestiques qui viennent de nous servir.

S II.

PRÊTRE. De quel pays sont ces domestiques ? Sont-ce des Ourgleas?

DERVICHE. Non, Ourgla (1) est sur la frontière du désert: aussi la couleur des babitants tient le milieu entre le noir et le blanc. Ceux-ci viennent de Bornou ou de Tombouctou ; ce sont des esclaves que le muphti a achetés.

PRÊTRE. Acheter des hommes ! Est-ce que ce trafic est licite parmi vous ?

DERVICHE. Très-licite; le Koran le permet.
PRÊTRE. Ces gens-là sont-ils heureux?

(1) Les habitants d'Ourglą peuvent être une émigration de l'ancienne Heraclée, dont on voit encore les ruines dans la partie est de la régence de Tunis. Les Ourgleas ont certaines meurs qu'on dirait des restes de tradition d'un peuple civilisé. Dans les villes étrangères où ils se trouvent en nombre şuffisant, ils choisissent un cheik qu'ils regardent comme leur souverain, et se regardeņt comme solidaires les uns des autres. Le cheik répond de ceux qu'il place comme domestiques ou ouvriers. Ils font à tour de rôle la garde pendant la nuit; malgré cette vigilance, si quelqu'un est volé, c'est la masse qui l'indemnise.

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