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qui, reconnaissant les principes, se bornent à élever des doutes sur la légitimité des applications (I).

C'est l'æuvre des gouvernements, et don celle de la science, de corriger les abus qui rendent suspectes les lois les plus équitables, de dissiper par de sages réformes les scrupules sincères et légitimes, de détruire les préjugés, de soulager les misères, d'élever sans secousse les institutions au niveau des progrès accomplis, des lumières acquises et des besoins nouveaux de l'humanité.

(1) On a vu souvent le même principe donner lieu aux interprétations les plus opposées.

Arissole, qui combattait avant nous le Communisme de Platon, n'en propose pas moins d'étranges théories sur la propriété :

a En ce qui concerne les fortunes, la colamunauté doit-elle s'étendre au * fonds ou seulement à l'usufruit ? Le mieux est évidemment que la pro>> priété soit particulière, 't que l'usufruit soit comniun. Ainsi sera réalisé » le proverbe : tout est commun entre amis.

» Aristote ajoute que ce système est établi dans plus d'un Etat bier organisé :

» A Sparte, par exemple, chacun emploie les chevaux et les chiens d'au» trui, comme s'ils lui appartenaient en propre. La communauté s'étend » jusqu'aux provisions de voyage, quand on est surpris aux champs par le » besoin. C'est l'affaire du législateur d'amener les esprits à ce point. . (Polit., liv. II, ch. II, 5.)

Platon, à son tour, quoique partisan de la communauté absolue, a devancé son rival et tous ses adversaires dans la définition de la vraie égalité sociale : l'auteur de la République s'élève au livre VI des Lois contre la chimère et l'iniquité de l'égalité absolue : .

« Entre des choses inégales, l'égalité deviendrait inégalité sans une juste » proportion : ce sont les deux extrêmes de l'égalité et de l'inégalité qui » remplissent les États de sedition. Il y a deux sortes d'égalité qui se ressem>> blent par le nom, inais qui sont bien différentes pour la chose. La vraie et » parfaite égalité est celle qui consiste à donner plus à celui qui est plus » grand, moins à celui qui est moindre, à chacun dans la mesure de sa na» lure; proportionnant ainsi les honneurs au mérite, elle donne les plus >> grands à ceux qui ont plus de vertu et d'éducation, à tous selon la raison. » Voilà en quoi consiste la justice politique à laquelle nous devons tendre, » les yeux toujours fixes sur cette vraie égalité, » (P. 757, a, b, c.)

Mais que pourrait faire la politique, si les principes fondamentaux de la société n'étaient sortis triomphants de cette nouvelle épreuve, si l'on ne s'était rallié autour de ces principes, pour seconder les efforts de ceux qui gouvernent?

Les hommes qui combattent ouvertement la propriété et la famille sont en petit nombre peut-être : mais, comme fondateurs d'écoles et chefs de partis, ils sont les plus redoutables ennemis del'ordresocial. Renverser leur système,c'est en même temps ruiner leur pernicieuse influence, disperser leurs adeptes, et déconcerter les agitateurs quis’abritaient derrière eux.

Quant à ceux qui contestent dans leurs applications légitimes ces mêmes principes dont ils proclamaient tout à l'heure la certitude, on les force à reconnaître qu'ils ne différent des premiers que par leur inconséquence, et que la logique les précipite fatalement vers ces utopies qu'ils ont répudiées. Démontrer qu'ils n'y échappent que par la contradiction, c'est les réduire à cette alternative, d'abjurer une doctrine qui les conduit à des résultats qu'ils désavouent, ou d'accepter franchement le communisme absolu qui a été réfuté.

CHAPITRE vii.

DIEU, FONDEMENT DE LA JUSTICE.

SOMMAIRE : Que la base de la justice est dans la rérité des dogmes qui

enseignent la raison dernière des choses, et le but de la destinée humaine.- De l'existence de Dieu.

Il ne suffit pas d'opposer le plan d'un État parfait, séjour idéal de la paix et de la justice, aux sociétés que troublent l'égoïsme, l'iniquité, la discorde. Il faut confondre ceux qui refusent de s'incliner devant la justice, en montrant qu'elle émane de celui qui est la raison dernière de toutes choses.

Si les sociétés humaines se consument dans des révolutions stériles, entre les factieux qui ne rêvent que l'anarchie, et les usurpateurs qui convoitent à leur profit la souveraineté nationale; si les peuples se détournent de la perfection; si l'injustice habite tous les États de la terre, c'est que les hommes ne se sont point élevés jusqu'à l'intelligence de ce principe absolu, nécessaire et universel , qui est la garantie tutélaire des institutions positives, la sanction suprême des lois écrites, la sauvegarde de l'ordre social; c'est que la vérité n'a pas encore établi son empire dans les âmes, forcé les convictions et affermi la discipline. «La science du droit o naturel, dit Leibnitz, est trop sublime et trop » parfaite pour mesurer tout aux avantages de cette » vie présente..... Dans la science du - droit, si l'on » veut donner une idée pleine de la justice hu» maine, il faut la tirer de la justice divine comme » de sa source (1). » Il ne suffit pas, en effet, de dire aux hommes : Ceci est le bien, ceci est la justice et la règle ; peuples, prosternez-vous. La législation, dont l'esprit n'est point passé dans les croyances nationales, manque d'autorité comme de sanction , car toute sa vertu est dans sa conformité manifeste avec la justice absolue: elle ne peut dompter les volontés, sans s'imposer aux consciences, comme l'expression fidèle et rigoureuse d'un dogme sacré que chacun révère.

Dans notre République, par exemple, on veut obtenir des riches, dans l'intérêt de la chose publique, le sacrifice de leurs biens et de leur fortune. Le pourra-t-on avant d'avoir déraciné de leur âme toutes les passions égoïstes, avant d'avoir converti leur raison et leur cour au culte de l'égalité, au mépris des vanités de ce monde? Ne dites pas: On exigera qu'ils se dépouillent au nom de la loi. Si cette loi leur semble injuste, ce n'est plus qu'une odieuse tyrannie; vous inaugurez par l'oppression, par la violence, ce règne promis de fraternité et de paix ; vous conviez les pauvres à l'usurpation, vous provoquez les riches à la résistance.

Une révolution dans les idées est donc le prélude nécessaire de tout changement dans l'organisation

(1) Jugement d'un anonyme sur le Traité des devoirs et des droits de l'homme, par Puffendorf.

de l'État; contre les préjugés invétérés, les préventions opiniâtres, les défiances passionnées des partis, le plus grand législateur est impuissant, s'il ne marche d'accord avec le sens moral et la conscience universelle. Comme il faut croire au bien pour le pratiquer, toute réforme sociale veut être volontairement acceptée, soutenue de l'assentiment unanime et de la foi du peuple dans le progrès. Quant à ces vulgaires réformateurs que l'histoire nous montre un moment servis par le hasard, leur cuvre est toujours fragile et leur empire éphémère, car tout ce que la force a fondé périt tôt ou tard par la force : le temps ne respecte que ce qui s'appuie sur la base éternelle de la raison.

« Mais quand nous aurons découvert l'essence de , la justice, exigerons-nous que l'homme juste ne » diffère en rien de la justice elle-même? »

«Sera-t-on moins bon peintre, si, après avoir » dessiné le plus beau type d'homme, et tracé sur » la toile un modèle parfait, on ne prouve pas » qu'un homme semblable puisse exister (1) ?,

Qu'il nous suffise de montrer comment un Etat peut s'approcher de la perfection idéale, sans subir des changements trop considérables qui mettraient son existence en péril, et ruineraient l'édi. fice qu'il faut redresser. Les principes absolus doivent être modifiés dans la pratique de la vie, et il est impossible de réaliser exactement les conceptions de l'esprit.

*Or, dit Platon, j'espère prouver qu'un seul

(1) Plat., p. 472, a, b, c, d.

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