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l'humanité dans ce qu'il a de plus désintéressé et de plus sublime.

Nous dirons donc que notre sage solitaire « n'a » point accompli, faute d'un gouvernement digne » de lui, ce qu'il y avait de plus noble dans sa mission. Dans un État formé sur le modèle de la justice, où l'éducation publique eût donné à tous le respect de la sagesse, à défaut de la sagesse ellemême, «le philosophe eût été plus grand : il se» rait devenu le sauveur des citoyens et de l'État (1). » C'est ce que les hommes n'ont jamais vu: « un homme aussi semblable qu'il est possible » au type de la vertu parfaite, gouvernant par l'ac» tion et par la parole une cité parfaite comme » lui (2). »

Considérez, en effet, une semblable société, protégée, sanctifiée par le dogme d'un Dieu parfait, source de toute justice, principe et fin de tous les êtres : y trouvez-vous un homme qui veuille isoler sa destinée de la destinée de ses semblables, et séparer son salut du salut de ses frères? Y trouvez-vous un citoyen qui tente de troubler l'ordre social, un magistrat qui fasse de la force publique un instrument d'oppression et d'iniquité, un tribunal dont les arrêts consacrent Ja violation du droit naturel, au nom du droit écrit? Ici les lois ne sont plusarbitraires : carelles représentent la justice absolue, elles invoquent Dieu pour juger les hommes. Ici les actes du gouverne

(1) Plat., p. 497, a, b. (2) Ibid., p. 498, e.

ment ne sont plus tyranniques, faute d'un principe moral qui les autorise ; tous nos citoyens s'inclinent devant l'autorité qui relève de la volonté sainte de Dieu. Ici les fonctions sociales ne sont plus un aliment à l'ambition. La patrie les offre au plus digne comme des devoirs imposés par Dieu, comme un moyen de pratiquer la vertu et de mériter la vie éternelle. Et chacun peut prétendre à devenir le plus digne, car la science n'est point un don mystérieux réservé à quelques élus. Tout citoyen peut se confier hardiment à ses propres forces et prendre courage, en songeant qu'il dépend de lui d'acquérir la sagesse, la force, la tempérance et la justice, pourvu qu'il ait gardé dans son âme le souvenir de son origine céleste et de son divin Créateur.

CHAPITRE IX.

DÉCADENCE DES ÉTATS MATÉRIALISTES.

SOMMAIRE : Que toute société qui s'écarte des vrais principes doit périr :

loi falale qui régit les révolutions humaines.

Après avoir contemplé en Dieu le type éternel de toute justice, quand l'homme revient à la réalité de ce monde, il mesure avec effroi la distance qui le sépare de cet idéal qui se dérobe à ses poursuites. Avant d'atteindre le terme de nos misères, que d'obstacles à vaincre, que de périls, que de luttes à traverser! Efforçons-nous du moins de comprendre le sens de ces pénibles épreuves; travaillons à discerner les causes des révolutions des empires, leurs principes, leur enchaînement, leurs conséquences fatales, et les lois inflexibles qui en règlent la succession ; recherchons comment se préparent, comment naissent et s'accomplissent ces grands changements.

Toutes les formes de gouvernement établies sont des dégradations de la forme par excellence. L'État parfait n'étant immuable que par l'étroite unité qui en retient toutes les parties, c'est par la désunion que doivent périr les sociétés corrompues; et comme l'unité naît du sacrifice des passions et des intérêts individuels au bien de la patrie et à la vertu , la désunion doit naître du triomphe de

l'égoïsme (1). Assistons au spectacle de ces désordres : décrivons les symptômes et les progrès du mal: la loi que nous cherchons y apparaîtra.

Quand l'ordre social n'est point fondé sur le principe immuable de la justice, l'Etat le plus prospère en apparence dégénère en une timocratie où le crédit et la richesse tendent à prévaloir sur le mérite; en une oligarchie où quelques ambitieux s'arrogent le pouvoir; en une démagogie où règne la licence; en une tyrannie où le caprice d'un homme se substitue à la souveraineté de la loi (2).

Vainement le législateur a remis le commandement aux plus dignes : les citoyens se lassent d'obéir, si les décrets du souverain ne sont à leurs yeux l'expression de la volonté divine. Ceux qui ne savent point se rendre dignes du pouvoir par leurs vertus, s'efforcent d'éblouir le peuple et de le séduire; la richesse tend à prévaloir sur le mérite.

Les riches s'emparent enfin de l'autorité : n'étant point retenus par le respect de la justice, ils abusent de leur puissance, et créent des priviléges iniques au profit d'une seule classe qui opprime toutes les autres (3). '

Bientôt la tyrannie enfante la révolte ; un jour vient où la classe pauvre, c'est-à-dire la multitude, se compte : les privilégiés sont vaincus, l'anarchie triomphe, et les nouveaux maîtres trouvent, dans leur victoire, de mauvais échansons qui enivrent

(1) Plat., p. 547, a, b, c,
(2) Ibid., p. 514, d, e.
(3) Ibid., p. 555 et sqq.

« le peuple en lui versant la liberté toute pure (1). »

Enfin l'excès de la licence amène l'excès du despotisme : un démagogue flatte le nouveau souverain, excite les passions populaires, parle de lois agraires, de partage des biens, d'abolition des dettes, demande la dictature pour l'exercer au profit de la multitude, et quand son pouvoir est consolidé, jette le masque qui couvrait son ambition.

L'âme humaine est le théâtre des mêmes combats (2) lorsqu'elle n'est point gouvernée par la vertu ; car, dit Platon, « les sociétés se composent » d'hommes, non de chênes ou de rochers; ce sont » les meurs des citoyens qui donnent l'impulsion » à l'État et l'entraînent suivant leur cours (3). » Comme l'État, l'homme est un être complexe, et les éléments rivaux qui luttent au sein de la vie sociale sont les mobiles mêmes de la nature individuelle, étendus, agrandis sur le théâtre de la vie collective.

Il y a donc entre les diverses formes de gouvernement et les divers caractères des hommes une frappante analogie. Des deux côtés il existe un modèle unique, défiguré par les passions humaines; et de même que la République gouvernée par la justice est l'image de l'âme régie par la sagesse , à chaque déviation de la vertu parfaite dans l'individu correspond une dégradation analogue du gouvernement idéal (4).

(1) Plat., p. 562, c, d, e.
(2) Ibid., p. 545, a.
(3) Ibid.
(4Ibid., p. 545, a.

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