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» des philosophes , et à appliquer à la conduite des » peuples les notions triviales de probité que cha» cun est forcé d'adopter pour sa conduite privée. » Noble théorie, que les prétendus disciples de Rousseau n'eurent point la force de suivre et de pratiquer pour eux-mêmes.

L'habileté des hommes d'État qui prennent le fait pour le droit, et laissent fléchir l'autorité des principes , est un don fatal pour un pays: placés au faîte de l'État, tous les yeux sont fixés sur eux, et le spectacle de leurs injustices altère profondément les meurs publiques. Si ceux qui gouvernent ne se montrent scrupuleux et incorruptibles, on voit s'abaisser le caractère de la nation : le pouvoir devient suspect; le peuple qui se défie de ses chefs refuse bientôt de leur obéir, et se précipite dans la carrière périlleuse des révolutions. Des désordres stériles, des collisions sanglantes, des luttes sans issue, voilà ce qu'il faut attendre d'une politique réprouvée par la morale et par la conscience publique.

Malheur au pays où les citoyens seraient en droit d'excuser leurs fautes privées par l'exemple des magistrats, et de répéter cette plainte éloquente d'un de nos plus austères orateurs (1) contre un pouvoir avili: .

« Le gouvernement, au lieu d'exciter l'énergie » commune , relègue tristement chacun au fond de o sa faiblesse individuelle. Nos pères n'ont pas » connu cette profonde humiliation. Ils n'ont pas

(1) Royer-Collaru.

160 LA VIE FUTURE, SANCTION DES LOIS HUMAINES.

» vu la corruption placée dans le droit public, et » donnée en spectacle à la jeunesse étonnée, comme » la leçon de l'âge mûr.

Il n'y a point de droit contre le droit : le droit » sans lequel il n'y a rien sur la terre, qu'une vie » sans dignité et une mort sans espérance. »

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CONCLUSJON.

Quelle est , dans l'euvre de Platon, la part du faux et du vrai? Ce système doit-il survivre aux erreurs qui le défigurent? La République est-elle un édifice durable, fondé sur la base éternelle de la morale, ou le rêve insensé d'un génie téméraire?

Poursuivant la perfection de l'humanité , Platon fonde la politique sur la vertu, la vertu sur une éducation mâle et forte, l'éducation sur la concorde et la fraternité des âmes, nourries de l'espérance d'une vie immortelle et de l'amour de Dieu.

Mais il oublie les misères de notre nature, méconnaît les conditions de la vie présente et s'abuse sur le pouvoir de la vérité, lorsqu'il se flatte de supprimer dans l'État, par la science du bien et du juste, tous les déréglements, toutes les défaillances de la liberté individuelle.

Là commence le rêve d'une imagination généreuse : Platon suppose ses désirs réalisés, la vérité triomphante, le vice chassé de la terre avec l'erreur, la source des mauvaises passions tarie : il propose alors la communauté des biens, celle des familles , pensant resserrer l'union des âmes et des croyances par l'étroite union de tous les intérêts (1). Partout ailleurs, cette communauté absolue serait impossible : dans un État ordinaire, les passions mauvaises la souilleraient d'odieuses iniquités, de honteux désordres. Épurée, s'il faut l'en croire, par les vertus de chacun dans sa République idéale, elle doit fortifier le dévouement fraternel des citoyens, les détacher des biens trompeurs de ce monde, et préparer pour tous l’immortelle félicité de la vie future.

C'est ainsi que Platon, en combattant ceux qui considèrent l'ordre social comme une création des hommes, le droit comme une convention arbitraire, est tombé lui-même dans l'excès opposé : pour restituer à l'État ce caractère de légitimité et de justice que lui refusent les matérialistes, il en exagère l'autorité, et lui assigne un rôle incompatible avec la destinée des membres qui le composent.

L'État ne saurait avoir par lui-même une existence, une destinée indépendante de l'existence et de la destinée des citoyens; l'État n'est qu'un être abstrait : l'homme seul est une force vivante. La société ne possède rien qu'elle n'emprunte des individus qui la constituent : elle est riche de leur richesse , ou pauvre de leur dénuement, forte de leur courage, ou faible de leur impuissance; elle souffre de leurs douleurs, elle est heureuse de leur pros

(1) Voir plus haut, chap. VI, 2° partie, et chap. VII.

périté; en un mot, c'est le concours des citoyens qui forme l'État : l'individu est l'élément organique de la société, elle vit de son existence, elle tient tout de lui, sa matière et sa forme, sa nature et sa destinée.

D'où dérive, alors, la souveraineté de l'État sur les citoyens ? Du pouvoir naturel de chaque citoyen sur lui-même. C'est dire assez que le pouvoir de l'État ne saurait être illimité, car l'individu-dispose de sa personnalité sans pouvoir jamais l'abdiquer.

Tout homme porte au dedans de soi le sentiment de la toute-puissance divine, et la conscience de sa liberté : c'est là le fond de la nature et de la destinée humaine. La société ne peut donc méconnaître , sans cesser d'être légitime, ni la souveraineté de Dieu , ni la liberté individuelle; elle est impuissante à réaliser la justice, elle manque, aux conditions de son origine, au but suprême de ses institutions, si elle n'assure à toutes les forces intelligentes qui la composent leur libre mouvement vers la perfection qui réside en Dieu.

Violer cette loi, c'est fonder sur une métaphy- . sique incomplète une politique erronée : telle est la double erreur de Platon.

Dans sa philosophie, l'intelligence humaine con. temple Dien dans toute sa majesté ; mais tout le reste s'efface comme une ombre devant cette lumière éclatante, et l'indépendance de l'homme est sacrifiée à la grandeur divine.

Dans sa politique, l'État guide les citoyens vers Dieu, leur but suprême, aux dépens de leur liberté ; il détruit donc son propre ouvrage, car la

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