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véritable perfection de l'homme est inséparable de sa responsabilité.

Platon considère sa République comme l'idéal des sociétés : en effet, elle est dominée tout entière par l'idée sublime de la vertu. Mais si l'on réalisait le plan qu'il propose, vainement il aurait donné à l'État la souveraineté de Dieu pour principe, et la vie future pour but; ces vérités seraient stériles dans une communauté tyrannique qui détruit le libre arbitre et ruine la personnalité humaine.

On s'étonne que Platon se soit égaré en de telles illusions. Aristote les lui reproche avec sévérité ; il prouve aisément que les vertus difficiles, que Platon considère comme le tout de l'homme, trouvent leur plus puissant auxiliaire dans les deux instincts qu'il retranche du caur de l'homme: l'amour de la propriété et l'amour de la famille (1). Mais ces utopies sont-elles, comme on l'a dit, toute la République de Platon ? Faut-il rappeler qu'avant d'en venir à ce communisme choquant, il a jeté les fondements de la vraie communauté sociale ? Cet admirable enchaînement de principes que nous avons tenté de reproduire, cet ordre harmonieux, ce plan d'une parfaite rigueur et d'une simplicité merveilleuse , voilà ce qu'il faut vraiment appeler la République.

Aux yeux de Platon, l'ordre social a pour but de guider les hommes vers l'accomplissement de leur destinée; c'est pourquoi la politique tout entière dépend de la morale qui trace les règles de la con

(1) Aristote, Polit., II.

duite humaine, et la morale des dogmes religieux ou philosophiques qui expliquent la nature de l'homme et la nature de Dieu.

Nous trouvons en nous deux puissants mobiles : l'instinct du devoir et l'instinct du bien-être; lequel de ces principes faut-il subordonner à l'autre?

Les matérialistes sacrifient tout au bien-être, n'ont d'autre Dieu que le plaisir (1): Platon ex. pose leur doctrine, la fortifie de tous les arguments qu'ils invoquent, et développe éloquemment la politique qui en est la suite naturelle (2); puis il travaille à démêler les contradictions qu'elle renferme en son sein. Ses adversaires, qui prétendent faire de l'égoïsme et de l'intérêt personnel la loi sociale, ont assigné pour mobile unique à l'État les besoins des membres qui le composent : Platon accepte ce principe, et montre que les matérialistes qui le proclament n'en soupçonnent pas la portée (3).

Puisque l'association politique a pour but de suppléer à l'impuissance individuelle par un échange bien entendu de devoirs et de services; puisque l'économie sociale a pour objet de servir les intérêts, de satisfaire les besoins des particuliers, est-il indifférent que les fonctions publiques soient bien ou mal remplies? Peut-on livrer au hasard le salut, le bonheur de tous (4)? L'éducation qui forme les citoyens, qui trace à chacun sa

(1) Voir plus haut , chap. I.
(2) Chap. II.
(3) Cbap. III.
(0) Ibid.

mission sociale et lui donne la force de l'accomplir, l'éducation, nourrice bienfaisante qui détruit dans chaque enfant les intincts du mal, et féconde par la culture les germes salutaires, voilà le principe et le fondement de l'État (1)

Mais que pourrait l'éducation sans un but assuré, sans une règle invariable? Pour façonner au bien la nature humaine, il faut connaître l'essence du bien et du juste. Pour rendre à chacun ce qui lui est dû, il faut déterminer le rôle et la valeur de chacun des éléments dont se compose l'État; et comme l'État est formé lui-même par le concours des citoyens, l'on doit étudier les éléments de la nature individuelle et assigner à chacun d'eux son véritable rang (2). Ainsi se fonde la justice, qui enfante l'harmonie sociale, la fraternité, la concorde des citoyens, l'unité de l'État (3).

Il faụt encore aller plus loin. Pour que l'unité soit durable, pour que la justice sociale repose sur une base ferme et assurée, pour que l'éducation publique soit infaillible, il faut prêter aux faits l'appui des principes : on doit régler ce qui est conformément à ce qui doit être , chercher une certitude vraiment rigoureuse, une foi définitive et inébranlable, en un mot remonter jusqu'à la raison dernière des choses.

En Dieu , source éternelle de toute existence et de toute perfection, résident la vérité, la beauté, la justice absolue; sans lui, tout est misérable et

(1) Chap. IV.
(2) Chap. V.
(3) Chap. VI, première partie.

précaire, toute vérité mêlée d'erreur et de doute, toute vertu pleine de périls et de défaillances (1). L'État qui ne rapporte pas à ce principe éternel ses institutions civiles ou politiques est le jouet des plus cruelles révolutions, et la société qui cherche sa fin en elle-même se consume et s'épuise en efforts infructueux (2). La destinée de l'homme étant incomplète en ce monde, l'État doit guider tous ses enfants vers un but supérieur, dernier terme et couronnement de l'ordre social (3).

Ces vérités, consacrées depuis par le christianisme, mais reléguées par des gouvernements sceptiques dans la conscience individuelle, Platon les érige en dogme national, et montre qu'elles doivent servir de base à toute société politique, dominer tous les actes de la vie collective, présider à l'éducation publique, sanctionner l'œuvre du législateur.

Le Phédon qui consola les derniers moments de Caton ne saurait être séparé de la République, et le citoyen de Platon apprend à remplir ses devoirs envers son pays, les yeux fixés sur une autre patrie(4).

Telle est cette république idéale dont Rousseau a dit avec vérité:

« Voulez-vous prendre une idée de l'éducation > publique, lisez la République de Platon, Ce » n'est point un ouvrage de politique comme le ► pensent ceux qui ne jugent des livres que par

(1) Chap. VIII.
(2) Chap. IX.
(3) Chap. X.
(1) Ibid.

» leur titre : c'est le plus beau traité d'éducation » qu'on ait jamais fait (1). »

On parle beaucoup des chimères qui accompagnent ce grand système : qu'est-ce autre chose que l'exagération de cette austère vertu que Platon veut faire passer dans la politique ? Sur ce point, il a pour ainsi dire prévenu la critique :

«Sera-t-on moins bon peintre, demande Socrate » à son adversaire, si après avoir dessiné le plus , beau type d'homme, et tracé sur la toile un mo» déle parfait, on ne prouve pas qu'un homme sem» blable puisse exister ? »

« Ce que nous avons dit sera-t-il moins vrai, » quand nous ne pourrions démontrer qu'il soit » possible de former un État sur le modèle qui a » été tracé (2) ? » ,

Il l'avoue lui-même, il p'ose espérer qu'on puisse jamais former un Etat composé de citoyens assez purs pour appliquer tout ce système :

« On niera que la chose soit possible, et fût-il bien » démontré qu'elle est possible, on niera qu'elle » soit bonne (3). » .

Mais, ajoute-t-il, «souffre que je me donne » carrière, comme ces esprits oisifs qui ont cou» tume de se repaître de leurs rêves, lorsqu'ils sont , livrés à eux-mêmes (4).

Ces traces d'hésitation sont fréquentes dans les chapitres où Platon a poussé sa docrine jusqu'aux

(1) J.-J. Rousseau, Emile, I.
(2) Plat., p. 472, a, b, c, d,
(3) Ibid., p. 450, c, d, e.
(h) Ibid., p. 458, a, b.

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