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conséquences les plus extrêmes. Si chères que lui fussent ses illusions, il ajournait plus d'une partie de ce vaste plan :

« Nous n'avons point voulu établir que ce modèle » pût être réalisé (1).»

Ce qu'il n'ajourne pas, c'est l'enseignement de ces grands principes qui portaient en eux le germe d'un ordre nouveau. Les sophistes faisaient appel aux passions égoïstes et servaient la corruption d'une société toute sensuelle; le pouvoir politique était dans leurs mains; ils avaient étouffé la voix de Socrate : Platon démasque ces faux politiques et leur arrache l'aveu de leur impuissance : citoyen d'une nation dégradée par l'idolâtrie, il parle du Dieu parfait, de l'âme immortelle, de la vanité des sociétés matérialistes, et la Grèce entend avec étonnement des vérités inconnues. Il était hardi de proclamer au sein de l'antiquité païenne qu'il ne peut exister de saine organisation sociale chez des hommes qui envisagent la mort comme le néant, de prétendre qu'il est insensé, « pour une créature immortelle, » d'avoir plus de souci de cette courte existence » que de l'éternité (2). »

Platon fait dire à Socrate dans le Gorgias:

« Il pourra se faire que je succombe : Veux-tı » savoir pourquoi je le pressens ? Je crois m'ap» pliquer, avec peu d'Athéniens, pour ne pas dire » seul, à la véritable science politique, et seul , aujourd'hui faire acte de citoyen. Aussi, moi

(1) Plat., p. 472, d, e. (2) Ibid., p. 608, d, e.

» qui ne parle point pour plaire, moi qui, dans un » discours, cherche toujours le bien et jamais l'a, grément,... je n'aurai rien à dire devant les » juges; quelle que soit la sentence, je dois m'at, tendre à la subir.

» Et penses-tu, Socrate, qu'il soit beau pour un citoyen d'être ainsi hors d'état de se sauvegarder » lui-même ?

» Oui, Calliclés... , pourvu qu'il puisse se donner » à lui-même cette sauvegarde, que dans ses dis» cours, que dans ses actions, il n'y a rien d'injuste » ni envers la divinité, ni envers les hommes (1). ,

Au milieu des troubles et des discordes qui agitaient les États de la Grèce, parmi tous ces flatteurs populaires qui enivraient la multitude du sentiment de sa toute-puissance, la notion du devoir s'était effacée : les citoyens semblaient avoir perdu le discernement du bien et du mal : Platon montre au-dessus des lois violées, des institutions chancelantes, la morale éternelle, toujours vivante el souveraine, plus puissante et plus forte que tous les destructeurs.

Nous aussi , dans ce temps de crise et d'orage, nous avons vu s'abaisser les vertus publiques , et se corrompre la conscience nationale. La démocratie n'a pu conquérir sa place sans troubler profondément l'ordre social ; et parmi tant de ruines, la morale seule est restée debout. C'est là qu'il faut nous rattacher, comme Platon le prescrit dans sa République ; c'est par là qu'il faut raffermir les

(1) Georgias, Plat., p. 522, a, b, c, d.

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consciences, rassurer les esprits et relever les caractères. Si les institutions sont ébranlées, si les chefs sont irrésolus, les gouvernements énervés, fortifions les vertus individuelles.

Dans la longue lutte que les peuples modernes ont soutenue pour conquérir leurs droits, l'intelligence et le sentiment des devoirs se sont peut-être affaiblis : si la résistance de nos pères contre l'intolérance et le fanatisme nous a valu la liberté des consciences, elle a favorisé la séparation dangereuse de la politique et de la morale, elle a conduit les gouvernements et les peuples à exagérer la distinction de la loi qui dirige les consciences et de la loi qui régit les États. On ne s'est pas assez souvenu que les institutions reposent avant tout sur la valeur morale des citoyens, que le talent des hommes d'État est stérile sans le respect de la justice et du droit, enfin que les vertus privées sont le fondement des vertus publiques.

N'y-a-il point quelque enseignement pour nousmêmes dans les leçons que le législateur de la publique donne à ses frivoles concitoyens ?

Combattre le matérialisme sous toutes ses formes, subordonner les intérêts aux principes, parler moins au citoyen de ses droits que de ses · devoirs, réaliser, enfin, l'étroite et légitime union de la politique et de la morale, n'est-ce pas le but même de la République : véritable traité d'éducation politique et de philosophie sociale, qui fonde l'État sur les lois de la vertu la plus pure et de la plus stricte équité, assigne pour fin à la société, comme à l'individu, l’immortalité de l'âme, et la

vie future, proclame la justice indépendante des accidents passagers, et le droit supérieur à la volonté de l'homme.

Les erreurs mêmes de Platon portent ce caractère de grandeur morale, et c'est là ce qui distingue profondément les utopies de la République de toutes celles qu'on serait tenté d'y assimiler.

Sans doute, on ne propose jamais de telles chimères sans péril pour la société. Celui qui rêve des perfections idéales hors de la condition de l'homme dégoûte les âmes faibles et enthousiastes des devoirs sérieux de la vie réelle, et leur prépare d'amères déceptions. Mais quelle différence entre le réformateur pacifique qui attend tout du progrès des intelligences, et les novateurs téméraires qui veulent devancer l'heure et faire violence au temps, au risque d'ébranler, par d'imprudentes tentatives, toutes les bases de l'ordre social.

Platon dédaignant la force qu'il croit impuissante, fait appel à la philosophie, aux convictions, aux lumières ; il garde, même en s'égarant, toute la sérénité de la science. Tourmenté du besoin de la perfection, il s'attriste à la vue des souffrances humaines, il ressent une amère indigna. tion contre l'injustice, un enthousiasme ardent pour la vérité; mais malgré sa foi dans le bien et dans la raison, malgré son mépris pour les États corrompus de la Grèce, « où les simples matelots se » disputent le gouvernail et prétendent être pi» lotes (1),» trop sensé pour croire qu'on puisse

(1) Plat., p. 488, b, c.

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détruire en un jour les misères du genre humain, il attend tout de l'avenir, du progrès des siècles. Craignant que le plan nouveau qu'il propose ne trouve dans la génération, l'éducation et

les habitudes actuelles (1) » d'invincibles obstables, il le réserve pour les âges futurs.

Ce n'est pas ainsi que procèdent nos modernes réformateurs. Tous sont venus avec la pensée de détruire brusquement les institutions consacrées par le temps et l'expérience, avec la prétention d'appliquer leurs systèmes de toutes pièces.

Cette erreur uniformément reproduite dans toutes les utopies contemporaines, ne tient pas seulement à des causes accidentelles: que l'on observe de près ce désir avide d'applications et de jouissances immédiates, ce besoin de réformations soudaines, cette précipitation d'agir, enfin cet amour du présent, qui semble renoncer à l'espérance et se défier de la Providence divine, on y reconnaîtra l'un des caractères qui accompagnent les doctrines matérialistes, de même que la résignation et la foi dans l'avenir sont des traits distinctifs du spiritualisme.

Tout réformateur qui prétend opérer soudain de vastes changements dans l'État, se réduit à des réformes matérielles, car, si l'on peut changer, déplacer brusquement les choses, on ne saurait transformer d'un seul coup les esprits et les cours des hommes. Pour renouveler des idées et des sentiments enracinés par l'éducation, les meurs,

(1) Plat., p. 499 et sqq.

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