Images de page
PDF
ePub

CHAPITRE V.

LA JUSTICE, FONDEMENT DE L'ÉDUCATION.

SOMMAIRE : Que la justice est le principe et la fin de l'éducation, car l'édu

cation suppose la distinction du juste et de l'injuste, le discernement du bien et du mal.

Les adversaires de Platon s'efforcent ici de désavouer dans ses conséquences le système dont ils n'ont pu contester le point de départ. Mais Platon ne laisse point s'égarer le débat : pour toute réponse, il dégage du plan qu'il vient de tracer les grandes règles qui le dominent, et semble introduire dans la discussion des éléments pouveaux et inconnus, bien qu'il ne fasse, en réalité, que mettre en oeuvre les lois essentielles que supposait son système. Soit qu'il réponde aux objections qu'on élève, soit que revenant sur les idées qui ont provoqué ces objections, il présente sa pensée sous une forme nouvelle, Platon ramène tout à ce point de vue supérieur , et entraîne insensiblement les matérialistes vers la doctrine dont ils sont les adversaires naturels.

Il y aura , lui disent-ils, dans sa République, des classes tout entières sacrifiées au reste de l'État. Les guerriers, par exemple, assujettis à une dure et inflexible discipline, semblent traités comme une milice étrangère, à la solde de la nation: toute jouissance leur est interdite ; et c'est au prix de

[ocr errors]
[ocr errors]

leur bonheur qu'on achète leur dévouement (1). Difficulté sérieuse en apparence, en réalité facile à résoudre: quand on prouverait que les fonctions sont mal réparties dans notre République, en estil moins vrai que tous les citoyens doivent accepter les conditions et les charges de la profession qu'ils exercent; qu'une fois reconnue la constitution du pays, chacun d'eux doit se contenter des jouissances que comporte sa condition spéciale? S'ils y perdent quelque chose quant à leur bonheur personnel, ne le regagnent-ils pas dans la félicité générale de l'État qui rejaillit sur tous (2) ? Au contraire, qu'on leur accorde des jouissances incompatibles avec leurs devoirs, ils ne seront plus ce qu'ils devraient être; et lorsque le mal aura gagné tout l'État, quand chacun dans la République aura répudié sa condition, ceux qui se plaignent aujourd'hui seront plus malheureux encore (3). « Tu me » demandes, dit Socrate, ce que j'ai à répondre à » cette accusation. Ne quittons point la route que » nous avons suivie jusqu'à ce moment; notre plan » nous fournira de quoi nous justifier. Nous ré» pondrons qu'il n'est pas impossible que la condi» tion de nos guerriers soit heureuse, en dépit des » inconvénients qui s'y attachent; qu'au reste, en » formant notre République, nous ne nous sommes » pas proposé pour but la félicité d'un certain or» dre de citoyens, mais celle de la République » entière, parce que nous espérions trouver la

(1) Plat., p. 420, a, b, c, d. (2) Ibid.. p. 421, a, b, c, d, (3) Ibid.

» justice dans un état gouverné de la sorte (1). ”

Tout est perdu dans un pays, dès que cette harmonie universelle s'altère; chaque place est marquée dans l'ordre social; chaque citoyen doit être élevé en vue de la sienne; et celui qui en sort cesse d'être citoyen, puisqu'il n'est plus propre à rien dans l'État. Supposez en effet qu'un ou plusieurs hommes se dégoûtent de la condition qui leur a été assignée selon leur mérite ; l'interruption de leur travail prive la patrie du tribut qu'elle attend. Leur ignorance du rôle nouveau qu'ils usurpent aggrave ce premier désordre; l'État s'appauvrit et souffre dans toutes ses parties; et ceux qui sont la cause du mal souffrent autant que lui, car ils sont froissés de leur impuissance, honteux de leur insuccès, troublés par la jalousie, par le remords, et tourmentés de regrets qu'ils n'osent s'avouer(2). Tout à l'heure, nous avions un État prospère; l'unité régnait dans la République par l'unité de chaque citoyen; chacun se consacrait tout entier à une fonction unique appropriée à ses aptitudes. Dès que cette loi sera violée, comme il y aura plusieurs citoyens dans un citoyen , il y aura plusieurs États dans l'Etat; et la République, trouvant des ennemis dans son propre sein, se verra désarmée devant l'invasion étrangère. Supposez maintenant qu'il y ait guerre entre une cité bien gouvernée, telle que la nôtre, et l'un de ces États que trouble la désunion : l'issue du combat ne saurait être un

(1) Plal., p. 421, a, b, c, d. (2) Ibid., p. 422, a, 6. c.

moment douteuse ; à vrai dire il n'y aura point lutte entre deux cités : la nôtre seule est une; quant aux autres, chacune d'elles contient plusieurs États dans un seul, puisqu'on y trouve des factions ennemies, des partis irréconciliables, des grands et des petits, des pauvres et des riches que l'on peut armer les uns contre les autres (1). Elles périront donc pour avoir livré au hasard l'éducation de la jeunesse, tandis que notre cité, séjour de la paix et de la justice, sage et forte, heureuse et florisSante, verra grandir incessament sa puissance (2).

Socrate peut s'écrier maintenant : « Fils d'Arislon, notre République est formée (3). »

En dépit des objections qu'on nous opposait, de l'aveu même de nos adversaires, nous voici bien loin du point de départ où les besoins matériels de l'État semblaient l'unique souci du législateur; et l'intérêt, que nous avions d'abord pris pour but, s'est en quelque sorte effacé de lui-même pour faire place à la justice. C'est que l'égoïsme même a besoin d'esprit de conduite, et il se sent forcé de recourir à quelque règle, d'invoquer quelque principe supérieur qui le guide dans la poursuite du bien-être. Ainsi se confirme ce que nous avions entrevu dès le début de l'entretien : l’égoïste imprudent, maladroit, 'aveugle, n'atteint pas même cette grossière volupté dont l'appât séduit et stimule ses appétits ; le plaisir échappe à celui qui ne vit que pour le plaisir , glisse entre ses mains in

(1) Plat., p. 423, a, b, c, d.
(2) Ibid., p. 426, p. 427, a, b.
(3) Ibid., p. 127, c, d.

habiles, et fuit d'imprévoyantes étreintes. Veut-on que le succès sanctifie tout? Encore faudra-t-il, pour arriver au succès, faire succéder à la doctrine de l'intérêt celle de l'intérêt bien entendu, reconnaître que pour celui-là même qui veut servir son égoïsme, deux chemins s'offrent dans la vie, et qu'il peut bien ou mal agir en vue de son propre intérêt. Maintenant, plus de retour. Dès qu'on a reconnu cette distinction nécessaire du bien et du mal, comment serait-il permis de prétendre que toutes choses sont également légitimes? Ne faut-il pas à l'homme une règle au nom de laquelle il décide ce qu'il doit suivre et ce qu'il doit éviter ? S'il néglige d'y recourir, ne risque-t-il pas sans cesse de s'égarer? De 1 toute façon, qu'il viole ou respecte cette règle, n'en a-t-il pas forcément reconnu l'existence et l'autorité? Pour nous, quand nous aurions commis quelque erreur de détail, nous n'en avons pas moins suivi le chemin qui conduit à la justice. Que les moyens proposés soient défectueux, le but n'en reste pas moins légitime; et nous avons droit de le supposer atteint par nos règlements, puisque nous avons simplement voulu démontrer qu'une bonne éducation ferait passer la justice dans toutes les parties de l'État (1).

L'État est un être moral dont l'intelligenceconçoit des résolutions qu'elle adopte, ou qu'elle repousse, après avoir délibéré; dont la volonté se détermine, agit librement, et s'élance au but fixé par la pensée. Au-dessous de l'intelligence qui délibère, et

US

(1) Plat.. p. 424, a, b, c, d.

« PrécédentContinuer »