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CHAPITRE VII.

DU COMMUNISME

SOMMAIRE : Discussion du communisme. Erreur de Platon, reproduite

par les communistes modernes.

Ce qui justifie aux yeux de Platon les institutions qu'il propose, c'est la nécessité de maintenir l'ordre et l'unité dans l'État. Les déréglements de la volonté humaine engendrent le désordre et la désunion: en détruisant la propriété et la famille, le législateur ferme l'asile de la liberté iudividuelle (1).

Après avoir fidèlement exposé ce plan de communauté sociale, nous devons rechercher si Platon n'a pas été conduit à son insu, par des déductions plus spécieuses que légitimes, à cette conclusion qu'il croit inséparable du principe de l'unité nationale (2). Si l'on ne peut impunément mécon. naître la nature de l'homme et ses plus nobles instincts, la réflexion nous montrera les déceptions cachées sous cette poétique promesse d'un âge d'or nouveau. Nous verrons l'amour de la patrie étouffé par ces mêmes institutions, qui ont tout sacrifié au culte exclusif de la patrie. Alors s'évanouira le

(1) Voir chap. VI. (2) Ibid.

prestige de cette communauté tyrannique; nous serons en droit de ne plus voir daņs un tel système qu'une dangereuse hypothèse, et nous le désavouerons, comme une chimère qui trouble l'ordre et l'harmonie de la République.

Platon a prouvé que la perfection de l'Etat dépend de la perfection des citoyens qui doivent remplir toutes les professions sociales (1), que la valeur des citoyens dépend de l'éducation qui leur est donnée (2), que l'éducation doit avoir pour fondement la justice (3), que la justice a pour véritable expression l'ordre, l'accord et l'harmonie de toutes les parties de l'État(4). Non-seulement le communisme n'est point contenu dans ces prémisses, mais il les contredit ouvertement (5) : prétendre que l'harmonie sociale exige l'anéantissement absolu des membres qui composent la société, c'est vouloir concilier deux idées qui s'excluent. Le bien de la patrie dépend de l'énergie, du dévouement des citoyens : étouffer au nom de la loi les libertés individuelles, c'est paralyser toutes les forces, énerver ou éteindre tous les courages, Coniment le do mmage des citoyens tournerait-il au profit de l'État? Qui ne voit, au contraire, que l'amour de la patrie a ses racines vives dans les sentiments

(1) Voir chap. III. (2) - chap. IV. (3) - chap. V. (6) – chap. VÌ. (5) « Ce plan , dit Aristote, est précisément incompatible avec le but que Platon assigne à l'État. » Opds ad teos 8 concist, TO NEI Ôeiv útprew, doúvetov.

( Politique , liv. II, chap. I, 3.

que proscrit ici le législateur ? L'homme ne peut s'intéresseraux choses qu'autant qu'elles le touchent de prés; et si l'intérêt personnel n'est pas le seul mobile de tous ses actes, il en est du moins une condition nécessaire et indestructible. Supprimer la propriété, la famille, c'est détruire ce qui attache irrésistiblement le citoyen à la fortune, au bonheur, à la sécurité de l'État; en lui fermant l'asile domestique pour le vouer tout entier aux fonctions publiques, l'on éteint son énergie et l'on émousse son ardeur. Les idées abstraites, les in. térêts généraux, qui ne s'adressent qu'à la raison, laissent le cœur froid et indifférent, la volonté molle et inerte. C'est dans les affections privées, dans les sentiments personnels, dans tous ces mobiles puissants, dont la famille est le domaine et l'asile, que se fortifient les vertus publiques; là s'é. veillent l'instinct national , le dévouement civique, et l'amour du pays. «Ce serait une chose mons» trueuse, dit Fénelon. de se préférer soi-même o à toute sa patrie, sa patrie à tout le genre hu» main , car l'amour raisonnable se réglant toujours , sur le degré de perfection et d'excellence de » chaque objet, commence par l'universel et des» cend par gradation au particulier. Au contraire, » le soin qu'il faut avoir de faire remplir à chacun » les devoirs de cette loi éternelle doit commencer » par le particulier et remonter au général (1). »

Platon prétend que dans sa République chaque citoyen portera le même intérêt aux affaires des

(1) Essai sur le gouvernement civil, chap. II.

autres qu'aux siennes propres , puisqu'il pourra dire de toute chose: Ceci est à moi sans être mien (1). Aristote lui répond avec justesse qu'il ne sera pas moins vrai de dire : Rien n'est à moi de ce qui est mien (2); qu'on portera peu de sollicitude à des intérêts qui ne toucheront personne; et que l'aiguillon du travail étant supprimé, chacun s'épargnera des efforts superflus et s'en remettra aux autres des fonctions qu'il devait remplir.

Platon s'imagine avoir étendu le foyer domestique, sans le détruire. « L'État ne sera plus qu'une » seule famille (3). » Aristote prouve, au contraire, que toute famille est effacée, toute affection tarie dans ce système. « Ainsi que la saveur de quelques » gouttes de miel disparaît dans une vaste quantité » d'eau , l'affection que font naître les noms si doux » de père et de fils sera perdue dans un État où il » sera tout à fait inutile que le fils songe au père, » le père au fils, les enfants à leurs frères (4). .

Enfin Platon reconnaît que le devoir du législateur est de rendre heureux l'État tout entier : mais il croit arriver à ce résultat en privant telle ou telle classe de citoyens, les guerriers, par exemple, de toute jouissance personnelle, au profit de je ne sais quelle félicité générale, qui rejaillira sur eux comme sur les autres, et dont ils prendront leur part (5). Aristote montre encore le néant de cette promesse :

(1) Plat., p. 462, c, d, e.
(2) Aristole, Polit., l. II, ch. I, ep. 11.
(3) Plat., p. 461, b, c, d.
(0) Aristote, Polit., l. II, ch. I, 17.
(5) Plal., p. 464, a, b, c, d.

les particuliers auront sacrifié la proie pour l'ombre, s'ils suivent Platon vers ce bonheur imaginaire qu'il fait briller à leurs yeux: « L'État tout entier ne sau» rait être heureux quand la plupart ou quelques» uns de ses membres, sinon tous, sont privés de , bonheur. Le bonheur ne ressemble pas au nombre » pair qui, pris dans sa totalité, présente des pro» priétés que n'ont point ses parties. Il en est tout » autrement du bonheur (1). » La félicité ne saurait être générale dans un Etat qu'autant que les individus y participent; toute jouissance est individuelle.

Bien que ce système présente, comme le remarque Aristote, « une rare apparence de philanthro> pie, encore qu'au premier aspect il séduise par » la merveilleuse réciprocité de bienveillance qu'il » semble devoir inspirer à tous les citoyens (2)," cette fraternité si vantée n'est au fond qu'indifférence et tiédeur.

La République ne répond donc nullement au but que s'est proposé Platon, et dès lors rien ne justifie ces étranges institutions : « Platon, dit » J.-J. Rousseau, dans l'Émile, donne aux femmes » les mêmes exercices qu'aux hommes : je le » crois bien. Ayant ôté de son gouvernement les o familles particulières, et ne sachant plus que » faire des femmes, il se vit forcé de les faire » hommes..... Je ne parle point de cette prétendue, » communauté de femmes dont le reproche tant

(1) Aristote, Polit., 1. II, ch. II, 16. (2) Aristole, Polil., I. II, ch. II, 8.

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