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j'exprimais le vou que les philosophes, en suivant cette méthode, fissent enfin sortir la science logique de son immobilité séculaire. Adresser aux autres une telle exhortation, c'était contracter un véritable engagement. On a donc le droit de me demander aujourd'hui, non pas si j'ai rempli ce beau programme (ce serait trop exiger), mais si j'ai été fidèle à mes propres maximes, et si, en mettant la main à l'æuvre, j'ai eu du moins le mérite d'être conséquent. C'est ce que je vais examiner avec vous, messieurs, en vous disant simplement ce que j'ai fait.

Il fallait avant tout choisir le sujet sur lequel je ferais l'essai de la méthode psychologique, afin d'en montrer toute la puissance par le fait même. Mais à quelle partie de la logique convenait-il de m'attacher d'abord, sinon à celle qui a longtemps passé pour être la logique ellemême, c'est-à-dire à la théorie du raisonnement ? Sans abonder dans le préjugé vulgaire qui borne l'art de penser à l'étude du syllogisme, il faut bien reconnaître qu'entre toutes les méthodes spéciales dont la logique possède une théorie, la plus ancienne, la plus célèbre et la mieux connue est la inéthode déductive. Elle est encore à d'autres égards la plus digne d'attention. Si par exemple on considère les trois principaux groupes de sciences qui se peuvent distinguer d'après les procédés dont elles font usage: sciences de description, sciences d'induction, sciences de raisonnement, on trouvera non-seulement que le procédé déductif est l'unique et infaillible instrument de tout un ordre de sciences, de celles-là même qui passent pour les plus parfaites, mais de plus qu'il est l'auxiliaire indispensable de toutes les autres. Que deviendraient en effet tant d'hypothèses ingénieuses, si nous n'avions aucun moyen de les vérifier ou de les contrôler ? Que ferait notre esprit des notions générales auxquelles il s'élève en partant de l'expérience, s'il ne pouvait redescendre de ces hauteurs dans la région des faits particuliers où nous vivons ? Les grandes lois de la nature, si nous n'en pouvions tirer les conséquences, demeureraient des conceptions stériles. Toutes les sciences ont besoin de la déduction : pour les unes elle est tout; pour les autres elle est la condition de leur utilité, puisqu'elle seule fait connaître les applications de leurs découvertes. Le raisonnement parait donc être, à première vue, le procédé scientifique par excellence. La seule forme rigoureuse de ce procédé est, comme chacun sait, le syllogisme, lequel en matière scientifique s'appelle démonstration. Voilà par quel enchaînement d'idées je fus conduit à prendre pour sujet de mes leçons la théorie du syllogisme, et comme j'avais la bonne fortune de rencontrer dans cette partie de la logique un guide excellent, j'en profitai pour abriter mon inexpérience derrière le grand nom et l'autorité incontestée du premier logicien du monde. Je donnai à mes tentatives logiques la forme d'un commentaire sur les Analytiques d'Aristote; et adoptant pour mon cours la division même de cet ouvrage, je traitai d'abord du syllogisme en général, puis du syllogisme démonstratif en particulier.

On s'étonne souvent, messieurs, de la longue domination d'Aristote et de sa logique. On se demande comment tant de philosophes, durant un si grand nombre de siècles, ont pu s'accorder à le prendre pour unique maître, répétant ses paroles et bornant leur ambition à le bien comprendre, pour être en état de l'expliquer à d'autres. Cela tient à bien des causes, et singulièrement à celle-ci, qu'Aristote est le seul philosophe qui se puisse enseigner. Où trouver ailleurs, au même degré que dans ses écrits, cette pensée sûre d'elle-même comme doit l'être celle d'un bonme qui parle au nom de la vérité, ce ton net et ferme, ce style clair, énergique, magistral ? Aristote , dans sa manière savante, ne donne rien à l'imagination : il explique, il démontre; il ne veut

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ni briller ni plaire; il n'a qu'une passion, l'amour exclusif de la science. Sa gravité est rarement aimable, j'en conviens ; mais il y a toujours à s'instruire dans son commerce. Lorsque tant de qualités solides se trouvent réunies dans un homme avec le génie le plus vaste et le plus profond, elles ne peuvent pas ne pas exercer un grand empire sur les intelligences : plus on aime naïvement la vérité, plus on est disposé à s'incliner sous l'autorité d'un tel maître. Mais si Aristote a dû être enseigné dans une partie de la science, c'est dans celle-là surtout où sa supériorité est si bien reconnue qu'il l'a pour ainsi dire personnifiée en lui-même. Aussi nulle autorité humaine ne fut-elle jamais mieux assise ni plus légitime que celle d'Aristote en logique. Depuis le moyen âge, malgré la plus violente opposition, ce philosophe n'a pu être détrôné comme logicien. Seulement comme on a peu à peu cessé de le lire, on lui a fait une royauté solitaire. On l'admire encore beaucoup de nos jours, Mais le plus souvent sur parole, et sans savoir au juste ce qu'on admire. Il n'était donc pas hors de propos de rappeler les principaux titres logiques d'Aristote dans un cours placé en quelque sorte sous son patronage.

D'abord, c'est Aristote qui a inventé le syllogisme. Ce fait, qui témoigne d'une si merveilleuse sagacité, a été vainement révoqué en doute par plusieurs savants des temps modernes. En vain ont-ils soutenu à priori qu'il serait inconcevable que l'esprit humain eût si longtemps ignoré le syllogisme. Eh quoi ? ne peut-on faire des syllogismes, comme ce bon M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir ? Qu'on ne s'y trompe pas : autre chose est raisonner ou même savoir qu'on raisonne, autre chose est connaitre comment on raisonne : cette dernière connaissance n'a jamais été commune; elle ne

l'est pas même aujourd'hui, et en fait, elle n'a pas été consignée par écrit avant Aristote, au moins en Grèce. Mais à défaut de la Grèce, n'y a-t-il pas l'Orient, l'Inde surtout, qui a produit tant de systèmes de philosophie à des dates inconnues, et qui aurait bien pu inventer et transmettre aux Grecs le syllogisme? Quelque invraisemblable que fût cette conjecture, elle a été assez longtemps en faveur dans le monde érudit, grâce à l'ignorance où l'on était relativement aux systèmes philosophiques de l'Orient. Mais enfin la lumière s'est faite. Depuis un quart de siècle, la philosophie sanscrite a été traduite et analysée dans les langues de l'Europe; on en connaît aujourd'hui tous les monuments et par leur nom et dans leurs traits principaux. Il a été ainsi constaté qu'un seul système de dialectique s'était produit dans l'Inde, le Nyâya de Gotama. Eh bien, cet ouvrage vient d'être soumis à une épreuve décisive par M. Barthélemy. Saint-Hilaire, qui avait déjà tant fait pour l'auteur de l'Organon, et qui lui a rendu un nouveau service en éta blissant d'une manière péremptoire que le Nyâya ne contient la description ni du syllogisme ni d'aucun argument qui y ressemble (1). La gloire d'Aristote en a été confirmée, et sa bonne foi est désormais au-dessus de toutes les attaques.

En effet, messieurs, il est arrivé à ce philosophe si sévère, à cet écrivain si grave et qui ne met jamais sa personne en cause, il lui est arrivé une fois de parler de lui-même : c'est à la fin de sa logique, et c'est précisément pour réclamer l'indulgence et la reconnaissance de la postérité en faveur de cette invention qu'il revendique d'une

(1) Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques, t. III, p. 223 et suiv.

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